vendredi 18 mars 2022

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 9 6e partie.

 

Les jours succédaient aux jours et notre petite colonne approchait des frontières du royaume népalais, sans que nous sussions qu’à distance, les cipayes du gouverneur Cornwallis s’acharnaient sur notre piste avec une obstination irraisonnée. Le jeune Arthur Schopenhauer se plaignit amèrement de la présente pauvreté des péripéties rencontrées durant notre périple. Son jeune âge favorisait l’esprit d’aventure et l’imagination. Depuis dix jours, les Indes le décevaient. Mon éminent collègue Pierre-Simon Laplace,

 

qui transportait avec le plus grand soin son analyse de la Telluris Theoria Sacra à laquelle j’avais modestement contribué, remarqua l’humeur chagrine de notre jeune compagnon. Il conversa avec lui alors que nous faisions halte non loin de Patna, l’antique Pataliputra.

 

 Nous avions traversé le Gange à quelque distance de Bénarès,

 

évitant de déranger la ferveur des autochtones, sans toutefois empêcher Rajiv d’y effectuer une baignade sacrée. Notre intention était de poursuivre vers le Nord, non point d’entrer au Népal par l’est, par Darjeeling.

C’était le soir. Le feu de camp brasillait et crépitait alors que les grillons stridulaient dans les joncs. Tandis que le préadolescent et l’astronome échangeaient des paroles, le carlin Atma

 Image illustrative de l’article Carlin

ingurgitait avec délice la pitance de sa gamelle. Ce dont Arthur se plaignait avec amertume, c’était l’absence de péripéties stéréotypées propres à son imaginaire débridé. Il eût par exemple espéré participer à quelque chasse au tigre mangeur d’homme, confortablement installé sur de moelleux coussins rembourrés de plumes de pluviers, un bon fusil à pierre à sa portée, dans la tourelle ou l’habitacle ouvragé attaché au dos d’un placide éléphant d’Asie se dandinant à travers la jungle luxuriante,

 

à l’invitation de quelque nabab musulman ou de rajah hindou, tandis qu’un paria ou esclave l’aurait éventé. Muni d’un chasse-mouche, tout en se débarrassant des insectes harceleurs, Arthur se serait contenté d’attendre le moment crucial où le félin bondit de l’arbre sur le pachyderme et laboure sa peau épaisse de ses griffes acérées avant de faire choir au sol le misérable cornac et d’en faire sa délectable proie. Naturellement, l’éléphant aurait barri d’épouvante, se serait cabré, renversant la tourelle, exposant voyageur nonchalant et serviteur au péril du fauve. Même Humboldt jugeait ce souhait infantile et ridicule, digne d’un mauvais roman. (C’était là un cliché, que Galeazzo connaissait bien, parce que, mine de rien, Johann van der Zelden le pourvoyait en littérature futuriste, et le comte italien se gargarisait de cette lecture précoce des Voyages extraordinaires de Jules Verne,

 Image dans Infobox.

 avec au bas mot une soixantaine d’années d’avance. Le Maudit avait refusé de perdre tout contact culturel avec le monde dont il était issu, et peu lui importait que le littérateur d’origine nantaise écrivît désormais dans la France de Napoléon IV puis Napoléon V.

Arthur Schopenhauer, en ses fantasmes exotiques, anticipait une célèbre saynète du Museum d’Histoire Naturelle, que les touristes de notre piste (et d’autres, ne nous en privons pas), peuvent admirer en notre grande Galerie de l’Evolution. Dommage que les protagonistes, éléphant et tigre du Bengale, ne soient plus que des spécimens naturalisés)

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En lieu et place – Arthur n’omettait ni la mousson, ni l’attaque des najas, ni le sauvetage de la maharani du bûcher où la voue la mort de son époux – le jeune homme affrontait la banalité confondante des Indes miséreuses et surchauffées. Le désenchantement le menaçait.

« Ah, monsieur Laplace, que nous nous ennuyons ! Quand donc arriverons nous à la cour du roi du Népal ? Cela me tarde, d’autant plus que les cipayes, ces temps derniers, nous ont laissés tranquilles. Nous poursuivent-ils toujours ? Ne sont-ils qu’illusion ?

- Je ne saurais l’affirmer, mon garçon. Le doute demeure et nous ignorons tout des facultés persuasives de votre fakir ou sâdhu. Puységur parlerait d’hypnose…mais il s’agirait là d’une hypnose collective.

- Pourtant, lors du début de la confrontation entre Monsieur Balmat et les soldats, nous avons tous bien vu ce qu’il est advenu au premier agresseur, bien avant l’intervention de Rajiv…à moins qu’il eût agi sur notre mental par une persuasion illusionniste dès le commencement de cette altercation.  Les cadavres démantibulés, au terme de la bataille, n’étaient pourtant point feints. »

Jacques Balmat tendit discrètement l’oreille. Tout occupé qu’il semblait être à allumer son brûle-gueule et à fumer, il restait attentif, aux aguets. Le moindre bruissement l’aurait alerté d’une approche hostile, humaine ou animale, bien que les exhalaisons du fourneau de sa pipe, fort opiacées et malodorantes, semblassent bien l’occuper.

« Monsieur Arthur, fit-il, se mêlant à notre dialogue, le plus périlleux est devant nous. D’ici trois-quatre jours de marche, nous atteindrons les contreforts du Népal qu’il nous faudra franchir. On dit la Régente cruelle, intransigeante ; mais l’on prétend aussi – ce qui serait de bon augure - qu’elle déteste les Anglais par-dessus tout. Peut-être acceptera-t-elle notre requête, la fourniture de guides qu’on appelle sherpas en la langue locale, d’animaux de bât, sortes de buffles laineux que l’on désigne sous le nom de « yacks », ainsi que d’une petite troupe de soldats baptisés là-bas Gurkhas, réputés d’une loyauté nonpareille. Lalit Tripura Sundari est une femme de pouvoir, certes, mais avant tout une mère avisée qui souhaite que son fils puisse régner de son plein gré sans dépendre d’une puissance étrangère ou d’une alliance militaire boiteuse sujette à des retournements opportunistes imprévisibles.

- Admettons. L’on sait pourtant ce qu’il est advenu du sultan de Mysore,

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 tantôt avec le royaume de France, tantôt associé à la perfide Albion. Il a payé ses atermoiements diplomatiques et belliqueux de sa vie, bien que la supériorité de ses armes fût prouvée, ajouta Humboldt en allemand.

- La nuit nous sera de bon conseil », conclus-je.  

Nous désignâmes les personnes chargées tour à tour du quart, puis, tandis que notre premier garde, Girodet-Trioson, se postait en avant du campement, nous nous enfouîmes tous dans nos couvertures jusqu’à l’heure où le second gardien, Rajiv lui-même, relaierait notre artiste. Les étonnantes facultés de l’Indien ne cesseraient point de nous surprendre.

 

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Ce fut à la dernière portion de la nuit, peu avant l’aurore, que notre sâdhu donna l’alerte, grâce à ses sens aiguisés. Il était demeuré jusque-là assis, presque nu, en position du lotus, comme plongé en une méditation philosophique insondable sans que nous pussions déterminer s’il veillait ou sommeillait. C’était là quelque stade intermédiaire de la conscience que Monsieur Pinel

 Portrait de Philippe Pinel

 aurait aimé étudier. Sa souplesse et sa promptitude firent merveille et il nous offrit gracieusement la démonstration d’un art du combat à mains nues inconnu en Occident qui nous ébaudit et nous émerillonna fort.

Je confesse que nous n’avions rien perçu de nos agresseurs, de leur nature, contrairement au brahmane mentor du jeune Schopenhauer. La notion de sens supplémentaire (sixième sens ?) dont Rajiv eût été doté de manière innée (à moins que cette perception inappréhendable par un esprit cartésien résultât d’une initiation auprès d’un maître ou gurû inconnu) s’avérait étrangère à notre culture rationnelle, façonnée par l’esprit des Lumières. Il existait en Orient d’innombrables écoles initiatiques, brahmaniques ou bouddhiques, des temples aussi, où l’on acquérait l’art du combat sous toutes ses formes, comme par exemple à Shaolin.

 Image dans Infobox.

Comment un vieillard ascétique au corps si frêle d’apparence parvint-il à parer cette attaque surprise ? A la vue de ces silhouettes fantomatiques, de ces créatures éthérées qui phosphoraient dans l’obscurité terminale, scintillantes, comme nimbées d’une aura, nous fûmes pris d’une peur panique.

Nos agresseurs surnaturels étaient une douzaine. Etait-ce des feux Saint-Elme, des follets, des djinns, des spectres, des elfes, des démons ou des fées ? Ils émettaient des fulgurances tour à tour bleutées et rougeâtres et paraissaient danser en combattant. Graciles et volatils, presque subtils, nous vîmes en eux des squelettes luminescents, pellucides, tant leur structure osseuse transparaissait en eux avec une brillance d’outre-monde. Je me souvins que nous avions atteint la contrée où le bouddhisme était né, le cœur de l’antique empire Maurya où, avant l’ère chrétienne, le Gautama, d’origine népalaise, avait peut-être vécu, où le tout-puissant conquérant Açoka,

 Illustration.

converti à ce qu’il est convenu d’appeler la non-violence, avait organisé le premier « concile » bouddhique. Dans ce cas, les êtres que nous affrontions étaient peut-être des tulpas, des forces à la fois maléfiques et protectrices on ne savait de qui ou de quoi.

Certes, Humboldt parvint à se saisir d’un fusil, à abattre l’une des créatures qui, aussitôt qu’elle eut chu, scintilla un court moment avant de s’éteindre. Ce fut donc Rajiv qui soutint l’essentiel de l’assaut des onze survivants, alors qu’avec prudence, nous approchâmes de la dépouille guerrière afin d’en découvrir l’exacte nature. Quelle ne fut pas notre surprise de constater qu’il s’agissait d’une femme revêtue d’un étroit justaucorps de soie, recouvert d’une peinture au phosphore qui reproduisait un squelette parfait, d’un réalisme plus choquant que ceux de nos anciennes danses macabres. Je retirai à la morte ce qui lui tenait lieu de cagoule – un crâne ricanant – révélant un visage de race indienne d’une juvénile beauté. 

 Image illustrative de l’article Bō-jutsu

Cependant, notre sâdhu, culbutant et bondissant tout en jetant des cris d’intimidation destinés à l’épouvantement de l’adversaire, cris supposément dotés de vertus paralysantes, affrontait avec maestria les onze autres ennemies. D’un simple coup de manchette à la nuque de l’une d’elles, Rajiv la décapita, la tête s’allant rouler dans l’herbe. Notre brahmane volait littéralement tout en frappant ces nouvelles amazones, s’affranchissant des lois newtoniennes de la gravitation, ce qui émerveilla notre collègue Laplace. Nous étions tant pris par le spectacle que je fus le seul à remarquer l’absence de jaillissement sanglant en chacun des cadavres. Rajiv pouvait se passer d’armes, tranchantes comme à feu. Sa science martiale suffit à terrasser les guerrières l’une après l’autre, jusqu’à ce que ne lui résistât plus qu’une ultime femme obstinée – celle qui, supposais-je, commandait tout le groupe. Notre seule certitude fut que l’attaque n’émanait pas du gouverneur Cornwallis.

Environnée de ses consœurs désormais gisantes, inconscientes ou trépassées, la dernière guerrière n’avait rien à envier au mentor d’Arthur, jouant autant que lui de sa souplesse et de son adresse. Ses jeux de mains et de pieds, sa frappe précise sans que toutefois elle parvînt même à étourdir Rajiv, dénotaient une science aiguë du combat « asiatique ». Malgré tout, notre survivante fut bientôt acculée en bordure d’un fossé. Rajiv hésita à l’y pousser pour promptement en finir ; aussi se ressaisit-elle et, de son dos, tira un bâton dont jusque-là nous n’avions fait nul cas. Elle bondit, vola littéralement pour se retrouver derrière le sâdhu auquel elle assena un coup destiné en théorie à lui fendre le crâne.

C’était à croire que notre yogi avait la tête dure ! Il ne chancela même pas et, prompt à la parade, fit effrontément face à son adversaire en exhibant, par un tour de prestidigitation que nous ne pûmes appréhender, un bâton de même nature que celui de l’amazone valeureuse. Un duel singulier s’ensuivit. Nous apprîmes que cet art du combat, originaire de Cipango, s’appelait bō-jutsu. 

 

Il s’avéra tout autant codifié que notre escrime en laquelle avait brillé le chevalier de Saint-Georges, notre mulâtre illustre. Les coups s’échangèrent de longues minutes, sans que quiconque parvînt à dominer ou terrasser son ennemi. Chacun poussait un cri strident, un kiaï qui occasionna en nous des trémulations d’effroi tout en parant les attaques les plus hardies. Le duo tournoyait, virevoltait à la semblance du vif-argent, engendrant une confusion telle que nous ne distinguions plus quiconque car un tourbillon fuligineux nous brouilla la vue.

Enfin, le soleil se leva, dans un air déjà tiède. Pourtant, nous crûmes entendre une exclamation différente de celles auxquelles cet affrontement dantesque nous accoutumait déjà. Le tourbillon se dissipa aussitôt et nous constatâmes que la jeune femme avait posé le genou droit à terre, demandant grâce. Rajiv accepta sa soumission. Elle se releva, jeta son arme dans le fossé. Lors, tout fut plus confus que jamais. Prenant la position d’une orante antique, l’amazone parut irradier et, renforçant notre incrédulité, fit, par sa volonté surnaturelle, se relever les autres guerrières, moribondes ou occises. Un vent les enveloppa et, aimantées par la survivante, elles se précipitèrent vers elle en un mouvement harmonieux jusqu’à ce qu’elles fusionnassent et réintégrassent son corps, constituant ainsi une entité unique ! J’en conclus que nous avions été dupés, ou que, plus fabuleux encore que les cipayes dotés de la propriété de régénération, cette amazone s’était dupliquée en une douzaine de ses semblables, alter-egos ou Doppelgängers qui, la bataille achevée, n’avaient plus qu’à rejoindre l’originale. 

 Hua Mulan

« Quel prodige ! » s’exclama Balmat.

Adonc, s’exprimant en hindi à l’adresse du brahmane, notre brave inconnue dit :

« Acceptez tous que je fasse allégeance. Mon nom est Haïné. La Régente Lalit Tripura Sundari – béni et protégé de Vishnu et du Sakyamuni soit son nom – m’a confiée la garde du saint chörten ou stupa du grand et très précieux Tsampang Randong. Je m’engage à vous conduire sains et saufs jusqu’au palais de Katmandou, là où siège notre gouvernement. Vous avez de puissants ennemis, des tulpas prêts à tout pour vous faire échouer. »

Au prononcé du nom d’Haïné, le comte di Fabbrini eût froncé le sourcil, tandis que Johann van der Zelden se serait exclamé : « Mais cette Haïné n’appartient pas à la présente temporalité ! Je la croyais à votre service, en l’an 1867 de l’ancienne piste. »

Haïné était bel et bien humaine, mais une humaine aux facultés éprouvées, inexplicables, non pas un génie comme nous l’eussions un instant conjecturé. Les génies hindous ou népalais sont masculins, gigantesques, arborent une fière moustache, un incarnat azur ou céruléen, et sont pourvus d’un troisième œil. Ils équivalent à la fois aux djinns arabes et à nos titans antiques. L’attaque de la jeune gardienne, bien qu’elle nous eût subjugués par ses illusions optiques, apportait la preuve que nous approchions de notre objectif. Elle venait d’évoquer Tsampang Randong, le maître des bouddhistes persécutés par Langdarma. Son stupa constituait un reliquaire monumental qui abritait les cendres de ce disciple de Kukaï. A moins que, plus vraisemblablement, une momie mitrée de bonze reposât en son sein sans qu’on pût apporter la preuve qu’il s’agissait bien de l’authentique Tsampang Randong.

Nous nous remîmes en route en compagnie de notre nouvelle alliée. 

A suivre... 

 

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