Ce
fut Corvisart qui acheva de me ramener à la conscience.

« Vous
avez déliré. Vous n’avez cessé de prononcer des phrases sans suite ni logique,
comme une personne frappée par la malaria. » L’envie de m’exclamer : « Comment
cela ? » me prit, mais je m’abstins, préférant laisser mon collègue
me raconter ce qu’il en était. « Vous êtes resté dans un état étrange, à
mi-chemin entre l’inconscience et la veille, ce durant près d’une heure. Nous
dûmes vous porter jusqu’au seuil de l’ultime chambre du sépulcre où nous nous
trouvons désormais. Votre état vous a privé de la perception des
extraordinaires éléments recelés en cette sixième chambre. »
Corvisart
m’avait expliqué que l’avant-dernière sphère unifiée résultant des demi-globes
vert et rubescent, recelait, outre ce qui semblait un fœtus humain rougeâtre et
mouvant d’environ trois ou quatre mois de gestation, une terre troglodytique en
laquelle une civilisation à la destinée ascensionnelle ne cessait de s’étendre,
depuis les frustes premiers pas de créatures bipèdes, encore simiennes,
taillant des pierres imparfaites,

chassant les bêtes féroces, se vêtant de
leurs peaux, jusqu’aux brillantes manifestation du monde antique qui nous
passionnait presque tous. Rajiv, quant à lui, prétendit y avoir observé les
siècles glorieux de l’Inde d’Açoka et des Gupta.

Arthur n’y avait vu que
barbarie, guerres et massacres plus ou moins sophistiqués, avec ce pessimisme
mêlé de désinvolture qui caractérisait sa ligne de conduite.
« Quant
à la pénultième antichambre, elle fut des plus singulières », poursuivit
le médecin. « Il s’agissait, disons-le, d’une grotte de glace,

aux parois,
plafond et sol parfaitement lisses et glissants, comme creusée et modelée dans
la masse d’un glacier colossal comme sans doute il en existe dans ces monts les
plus hauts de la Terre. Aucune concrétion, aucune aspérité, nulles stalactites
et stalagmites n’enrichissaient ces lieux. Cependant, en hauteur, glapissaient
et bruissaient des dizaines de chauves-souris étranges,
certes suspendues comme
toutes leurs sœurs de race, mais toutes aussi translucides et dépigmentées que
du cristal, comme si la salle, en se formant, les avait engendrées. Je me
souvins que le grand Linné avait classé par erreur ces chiroptères dans l’ordre
des primates. Selon lui, il s’agissait des plus primitifs des singes,
inférieurs aux lémuriens et aux tarsiers, à peine situés au-dessus des
musaraignes et des toupayes.

De fait, ces bêtes pellucides grouillaient sur
toute la voûte plate, si réussie qu’on eût pu accroire à l’intervention d’un
bâtisseur de génie. Enfin, l’antichambre semblait s’étendre en une succession
de pièces cubiques, de découpures architecturales artificielles compartimentées
en caissons de glace aux arêtes parfaites. Toucher ces arêtes eût été hasardeux
car elles coupaient comme du verre. A nos risques et périls, c’était par-là que
nous devions aller, en prenant garde de ne point nous rompre bras et jambes
tant le sol était lisse, sans omettre la nécessité d’éviter tout contact avec
les angles tranchants des parois. Nos bottes usées auraient dû être munies de
patins !
D’un
pas hésitant, nous avançâmes le long du premier compartiment cubique. Nous
pûmes à loisir regarder le plafond lactescent et son peuple aux ailes
nervurées, dans une fascination mêlée d’effroi.

Non seulement ces chiroptères
étaient transparents, mais on y voyait tout le réseau veineux ainsi que leurs
viscères étrangement pulsatiles, comme s’il se fût agi de créatures intra-utérines
ou de poussins en gestation. Le plus hideux, c’était leurs têtes ;
souventes fois nues, chauves, aux traits presque humains en lesquels se
mélangeaient des caractères simiesques. Leur organe olfactif, museau tout à la
fois plat et hypertrophié, saillait. Les mâchoires prognathes, entrouvertes,
dévoilaient une dentition aiguë de prédateurs, aux crocs aussi longs et
agressifs que ceux des chimpanzés et des hamadryas

dont il était arrivé à vous,
mon ami (pour
rappel, Corvisart s’adressait à Cuvier),
de disséquer des spécimens. Ces canines témoignaient d’un régime alimentaire à
la fois frugivore et carné, régime dans lequel les insectes partageaient leur
sort de proies avec des rongeurs et autres mammifères. Enfin, ces pipistrelles
arboraient des oreilles pointues, dressées, de quoi les assimiler en définitive
à des vampires ou des démons.

Nous pouvions hésiter entre incubes et succubes,
tant ces affreuses bêtes triviales dévoilaient sans vergogne leurs attributs
sexués, s’apparentant à des gargouilles et autres monstres impudiques des
miniatures et enluminures du Moyen Âge représentatives de l’enfer. A cette
iconographie malsaine se superposait l’impression d’avoir affaire à des entités
mythologiques hybrides, sphinges polymastes, stryges, Erinyes
et autres goules.
Dans notre avancée, nous entendions des pensées
modulées, intelligentes, émises soit par lesdites chauves-souris, soit plus
incroyable encore par les volumes de glace eux-mêmes. Notre malaise se dissipa
lorsque, obéissant à un signal audible d’elles seules, ces myriades ailées
s’envolèrent en un ensemble coordonné, obéissant instinctivement à un ordre
inconnu, nous abandonnant au sein de la grotte glacée. Leurs battements
bruyants s’estompèrent peu à peu, à notre soulagement.
Avec
prudence et lenteur, nous franchîmes un premier cube, puis un second. Plus
habile et hardi que nous tous, Arthur s’était déjà aventuré dans le troisième
« caisson » gelé, lorsqu’il poussa un cri d’orfraie.
Atma
aux bras, l’adolescent nous désigna du regard ce que renfermait la paroi de
glace de ce compartiment, juste devant ce qui pouvait s’apparenter au mur
rocheux primitif de la grotte.
Un
être humain, ou quelque chose d’approchant, avait été piégé par l’embâcle. Le
froid, plus intense que jamais en cette partie du sépulcre, avait préservé ce
cadavre de la putréfaction ; aussi nous fut-il difficile de dater la
présence de ce mort. S’agissait-il d’un pillard ? Il paraissait flotter au
sein de la glace, hors du sol, suspendu à des cordes invisibles. A en juger par
ses vêtements et par ses traits grossiers, nous crûmes nous trouver en présence
d’un idiot congénital. Sa vêture se composait exclusivement de peaux de bêtes,
de fourrures assemblées à la diable. Son prognathisme accentué par l’absence de
menton, sa barbe et ses cheveux hirsutes, solidifiés par la glace, son front
fuyant à l’arcade sourcilière démesurée, qui lui faisait comme une visière
osseuse, sans omettre le chignon occipital à l’arrière de son crâne de brute,
tous ces éléments désignaient en lui l’imbécile arriéré. Le plus perturbant,
c’était l’espèce de trophée qui, porté telle une cagoule ou la peau du lion de
Némée, surmontait le sommet de sa tête plate. Il s’agissait du produit de la
décapitation d’un loup,
mais un loup monstrueux, à l’énorme gueule, à la
mâchoire aux dents surnuméraires, une bête colossale impossible, plus imposante que le crocodile,
surgie des plus noires légendes, émule de la fameuse Bête du Gévaudan

qui avait
défrayé la chronique il y avait plus de quarante années. Cette momie d’homme
inférieur ainsi « coiffée » - était-ce bien là une momie tant le
corps avait conservé l’apparence de la fraîcheur ? – était peut-être
incluse dans la glace bien avant que les bonzes inhumassent Langdarma.
« Lui
être K’Tou »,

nous dit Muljing, guère effarouché par ce mort dantesque qui
simplement donnait l’illusion du sommeil, nonobstant sa posture hétérodoxe. Ah,
Georges, si seulement le comte di Fabbrini eût été présent ! Dites-moi que
le nom de cette créature infortunée et primitive ne vous est point inconnu, que
vous l’avez déjà ouï de la bouche même de Galeazzo !
Nous
nous résignâmes à continuer, sans que l’énigme du K’Tou congelé pût être
résolue. Lors, un des Gurkhas manqua se blesser en glissant. Il se retrouva les
quatre fers en l’air et nous dûmes l’aider à se relever au risque de chuter
nous-mêmes. Nous jugeâmes donc préférable de poursuivre notre avancée en
rampant, quelque malaisée qu’eût été cette reptation pour nos organismes
éprouvés à l’agilité émoussée.
Ainsi
furent traversés cahin-caha tous les volumes cupriques restants, tous les
compartiments de ladite antichambre, au nombre de sept, comme s’il se fût agi
d’une reproduction du sépulcre incluse dans la tombe elle-même, telle une de
ces maquettes d’architecte en coupe, en une ébauche d’espace gigogne
déconcertant. Il allait de soi qu’il était exclu qu’Atma y gambadât à quatre
pattes : Arthur dut le porter, attaché à son dos, tout le long du
parcours. Tout comme vous, mon cher, dont l’inconscience semblait relever d’un
état cataleptique dont seul ce pendard et charlatan de Mesmer eût pu vous
tirer. De temps à autre, vous poussâtes un cri, comme issu de quelque
cauchemar. Dois-je vous révéler que vous fûtes tel un poids mort que Muljing,
aux épaules solides, dut transporter comme autrefois Enée Anchise ?

Nous
arrivâmes à la parfin devant l’ultime couple d’hémisphères, dont les teintes, à
l’inverse de la toute première paire, arboraient avec logique le noir et le
jaune. Je laissai Laplace s’occuper de la lecture biblique. Il parvint ainsi à
la Faute originelle, à Yahvé chassant Adam et Eve du Jardin d’Eden. Hypnos
menaçait de nous prendre, lorsqu’enfin les hémisphères réagirent à cette
lecture ultime. L’ouverture se fit en un grincement de mécanique mal
huilée. »
Ainsi
s’acheva le récit de mon ami.
A suivre...