vendredi 31 mai 2024

Café littéraire : Les Limons vides de Herbjørg Wassmo.

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Paru en version française en 1994, le roman « Les limons vides » est le début de la saga nordique intitulée « Le Livre de Dina » publiée par Herbjørg Wassmo, très populaire et prolifique romancière norvégienne. Les deux autres tomes de la trilogie sont « Les vivants aussi » et « Mon bien-aimé est à moi ». « Les Limons vides » est un roman intemporel, presque inclassable dans la mesure où il se situe à la lisière du conte et de la légende. Il est à la fois une épopée romanesque à l’érotisme flamboyant d’une femme-enfant rebelle frappée par le destin et un magnifique roman d’émancipation.

 Trondheim

L’histoire qui se déroule au milieu du dix- neuvième siècle dans le Nordland norvégien,

Localisation de Nordland

 s’ouvre sur la fin du roman. Dina, l’héroïne, raconte la chute dans un ravin du traîneau où se trouve son époux Jacob, blessé, pendant qu’elle le transporte chez le médecin, entraînant sa mort. Le lecteur plonge alors dans la vie tragique de Dina, depuis qu’à l’âge de 5 ans elle a provoqué accidentellement la mort de sa mère, jusqu’à, treize années plus tard, la mort de son mari.

« Les Limons vides », c’est le récit d’une héroïne tragique, portée par sa destinée mais dont l’indépendance, l’animalité sauvage, l’indifférence aux règles et conventions sociales, la sensualité tellurique entre la glace et le feu, l’expose à tous ceux qui l’approchent qui se trouvent en retour confrontés à sa démesure et sa provocation, révélatrice des tensions inhérentes au sein de ces sociétés isolées.

« Les Limons vides », c’est un long requiem, un chant de douleur et de violence, de folle passion et d'insondable solitude. Ici, l'amour est une danse effrénée et voluptueuse, une torture, une mise à mort où Herbjorg Wassmo dirige son tumultueux personnage d'une plume rapide, sensuelle, vertigineuse, domptant les mots, les images, les sens, tout comme sa Dina asservit son étalon ou ses amants, assouvit sa rage de vivre.

C’est aussi une galerie de portraits qui sont loin d’être secondaire, palefrenier, professeur de musique, cuisinière et tant d’autres

« Les Limons vides » c’est enfin un portrait magistral de cette Norvège ancestrale, sauvage très conventionnelle avec ses us et ses traditions où Dina tente de faire sa place dans la société malgré son ignorance. 

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Un récit qui se lit en un seul souffle, suspendu, emporté comme par le fougueux cheval sauvage de Dina par une écriture torrentielle et vertigineuse qui nous dépose enfin, épuisé, sur la grève d’une de ces côtes les plus septentrionales et les plus sauvages de la Scandinavie,   

 

Jackie  Bourella

 

 

mercredi 8 mai 2024

Café littéraire : Nos Richesses.

 

Livre  « Nos richesses»  de  Kaouther Adimi.

Par Annick Queyreyre.

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Kaouther Adimi nous emmène en terre algérienne des années 1930 à nos jours, sur les traces d'Edmond Charlot.

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On y découvre un ami de la littérature, des écrivains et des livres.

Ce roman se compose de deux récits, celui d'Edmond Charlot sous la forme d'un journal et celui de Ryad, l'un parlant du parlant du passé, l'autre du présent.

Ryad, quant à lui, étudiant-ingénieur, arrive à Alger pour faire un stage manuel.

 

 Il est chargé par l'ami de l'ami de son père de vider, détruire, nettoyer et repeindre justement cette fameuse librairie qui a été transformée depuis en bibliothèque par l’État. Le nouveau propriétaire a décidé d'en faire un restaurant, les beignets remplaceront les livres ! Mais la tâche ne sera pas si  facile que cela à réaliser car Abdallah qui était préposé au prêt, « Le vieux gardien des lieux », et tous les habitants du quartier veillent et sont décidés à protéger ce patrimoine.

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Roman historique et inspiré sur le passé douloureux de l'Algérie et des Français, « Nos richesses » raconte avec talent et empathie une histoire passionnante.

Roman très attachant, plein de poésie, de douceur, de nostalgie  et aussi d’humour. Ce livre décrit en même temps des faits d’une extrême violence avec les premières révoltes, la guerre, la décolonisation.

L'auteur en profite aussi  pour nous conter l'histoire de l'édition et de ce patrimoine culturel incommensurable que représentent les livres. Un patrimoine qui peut être un véritable trait d'union entre les différentes générations et les peuples.

Elle nous montre aussi à travers le personnage de Ryad, une jeunesse désabusée qui a perdu le contact avec ses racines, qui préfère consommer sans réfléchir aux conséquences, ni chercher à savoir ce qu'a été la vie de leurs ancêtres, quels ont été leurs projets ou le pourquoi des valeurs qu'ils ont voulu leur transmettre.

Le lecteur est happé dès les premiers instants de lecture par cette histoire insolite et richement documentée, par sa construction originale et  par ce désir intense d'Edmond Charlot de construire un pont entre ces deux peuples et ces deux cultures qu'il aime pareillement. Il voudrait tant que grâce à la littérature, sa librairie devienne ce lieu d'échanges et de rencontres comme la librairie parisienne d'Adrienne Monnier.

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La voix du narrateur guide ainsi nos pas de lecteur, à travers le dédale des rues, vers une destination inconnue.

Que vous le vouliez ou pas, dès le début, vous faites partie du voyage !

Un beau roman qui montre bien que la littérature peut nous sauver.

Cet homme Edmond Charlot un peu oublié qui a pourtant consacré sa vie à la littérature, malgré de faibles moyens et les obstacles rencontrés, méritait amplement ce très bel hommage.

C'est un véritable hymne à la littérature, aux livres, à la peinture, à l'art en général et à la culture.

Annick Queyreyre

samedi 13 avril 2024

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 10 17e partie.

 

Ce fut Corvisart qui acheva de me ramener à la conscience. 

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« Vous avez déliré. Vous n’avez cessé de prononcer des phrases sans suite ni logique, comme une personne frappée par la malaria. » L’envie de m’exclamer : « Comment cela ? » me prit, mais je m’abstins, préférant laisser mon collègue me raconter ce qu’il en était. « Vous êtes resté dans un état étrange, à mi-chemin entre l’inconscience et la veille, ce durant près d’une heure. Nous dûmes vous porter jusqu’au seuil de l’ultime chambre du sépulcre où nous nous trouvons désormais. Votre état vous a privé de la perception des extraordinaires éléments recelés en cette sixième chambre. »

Corvisart m’avait expliqué que l’avant-dernière sphère unifiée résultant des demi-globes vert et rubescent, recelait, outre ce qui semblait un fœtus humain rougeâtre et mouvant d’environ trois ou quatre mois de gestation, une terre troglodytique en laquelle une civilisation à la destinée ascensionnelle ne cessait de s’étendre, depuis les frustes premiers pas de créatures bipèdes, encore simiennes, taillant des pierres imparfaites,

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 chassant les bêtes féroces, se vêtant de leurs peaux, jusqu’aux brillantes manifestation du monde antique qui nous passionnait presque tous. Rajiv, quant à lui, prétendit y avoir observé les siècles glorieux de l’Inde d’Açoka et des Gupta.

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 Arthur n’y avait vu que barbarie, guerres et massacres plus ou moins sophistiqués, avec ce pessimisme mêlé de désinvolture qui caractérisait sa ligne de conduite.

« Quant à la pénultième antichambre, elle fut des plus singulières », poursuivit le médecin. « Il s’agissait, disons-le, d’une grotte de glace,

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 aux parois, plafond et sol parfaitement lisses et glissants, comme creusée et modelée dans la masse d’un glacier colossal comme sans doute il en existe dans ces monts les plus hauts de la Terre. Aucune concrétion, aucune aspérité, nulles stalactites et stalagmites n’enrichissaient ces lieux. Cependant, en hauteur, glapissaient et bruissaient des dizaines de chauves-souris étranges,

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 certes suspendues comme toutes leurs sœurs de race, mais toutes aussi translucides et dépigmentées que du cristal, comme si la salle, en se formant, les avait engendrées. Je me souvins que le grand Linné avait classé par erreur ces chiroptères dans l’ordre des primates. Selon lui, il s’agissait des plus primitifs des singes, inférieurs aux lémuriens et aux tarsiers, à peine situés au-dessus des musaraignes et des toupayes.

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 De fait, ces bêtes pellucides grouillaient sur toute la voûte plate, si réussie qu’on eût pu accroire à l’intervention d’un bâtisseur de génie. Enfin, l’antichambre semblait s’étendre en une succession de pièces cubiques, de découpures architecturales artificielles compartimentées en caissons de glace aux arêtes parfaites. Toucher ces arêtes eût été hasardeux car elles coupaient comme du verre. A nos risques et périls, c’était par-là que nous devions aller, en prenant garde de ne point nous rompre bras et jambes tant le sol était lisse, sans omettre la nécessité d’éviter tout contact avec les angles tranchants des parois. Nos bottes usées auraient dû être munies de patins !

D’un pas hésitant, nous avançâmes le long du premier compartiment cubique. Nous pûmes à loisir regarder le plafond lactescent et son peuple aux ailes nervurées, dans une fascination mêlée d’effroi.

 1 - Pipistrelle soprane ou Pipistrellus pygmaeus, à Sotchi (Russie, mai 2009).

 Non seulement ces chiroptères étaient transparents, mais on y voyait tout le réseau veineux ainsi que leurs viscères étrangement pulsatiles, comme s’il se fût agi de créatures intra-utérines ou de poussins en gestation. Le plus hideux, c’était leurs têtes ; souventes fois nues, chauves, aux traits presque humains en lesquels se mélangeaient des caractères simiesques. Leur organe olfactif, museau tout à la fois plat et hypertrophié, saillait. Les mâchoires prognathes, entrouvertes, dévoilaient une dentition aiguë de prédateurs, aux crocs aussi longs et agressifs que ceux des chimpanzés et des hamadryas

 Description de cette image, également commentée ci-après

 dont il était arrivé à vous, mon ami (pour rappel, Corvisart s’adressait à Cuvier), de disséquer des spécimens. Ces canines témoignaient d’un régime alimentaire à la fois frugivore et carné, régime dans lequel les insectes partageaient leur sort de proies avec des rongeurs et autres mammifères. Enfin, ces pipistrelles arboraient des oreilles pointues, dressées, de quoi les assimiler en définitive à des vampires ou des démons.

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 Nous pouvions hésiter entre incubes et succubes, tant ces affreuses bêtes triviales dévoilaient sans vergogne leurs attributs sexués, s’apparentant à des gargouilles et autres monstres impudiques des miniatures et enluminures du Moyen Âge représentatives de l’enfer. A cette iconographie malsaine se superposait l’impression d’avoir affaire à des entités mythologiques hybrides, sphinges polymastes, stryges, Erinyes

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 et autres goules. Dans notre avancée, nous entendions des pensées modulées, intelligentes, émises soit par lesdites chauves-souris, soit plus incroyable encore par les volumes de glace eux-mêmes. Notre malaise se dissipa lorsque, obéissant à un signal audible d’elles seules, ces myriades ailées s’envolèrent en un ensemble coordonné, obéissant instinctivement à un ordre inconnu, nous abandonnant au sein de la grotte glacée. Leurs battements bruyants s’estompèrent peu à peu, à notre soulagement.

Avec prudence et lenteur, nous franchîmes un premier cube, puis un second. Plus habile et hardi que nous tous, Arthur s’était déjà aventuré dans le troisième « caisson » gelé, lorsqu’il poussa un cri d’orfraie.

Atma aux bras, l’adolescent nous désigna du regard ce que renfermait la paroi de glace de ce compartiment, juste devant ce qui pouvait s’apparenter au mur rocheux primitif de la grotte.

Un être humain, ou quelque chose d’approchant, avait été piégé par l’embâcle. Le froid, plus intense que jamais en cette partie du sépulcre, avait préservé ce cadavre de la putréfaction ; aussi nous fut-il difficile de dater la présence de ce mort. S’agissait-il d’un pillard ? Il paraissait flotter au sein de la glace, hors du sol, suspendu à des cordes invisibles. A en juger par ses vêtements et par ses traits grossiers, nous crûmes nous trouver en présence d’un idiot congénital. Sa vêture se composait exclusivement de peaux de bêtes, de fourrures assemblées à la diable. Son prognathisme accentué par l’absence de menton, sa barbe et ses cheveux hirsutes, solidifiés par la glace, son front fuyant à l’arcade sourcilière démesurée, qui lui faisait comme une visière osseuse, sans omettre le chignon occipital à l’arrière de son crâne de brute, tous ces éléments désignaient en lui l’imbécile arriéré. Le plus perturbant, c’était l’espèce de trophée qui, porté telle une cagoule ou la peau du lion de Némée, surmontait le sommet de sa tête plate. Il s’agissait du produit de la décapitation d’un loup,

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d5/Loup_Gris.jpg

mais un loup monstrueux, à l’énorme gueule, à la mâchoire aux dents surnuméraires, une bête colossale impossible, plus imposante que le crocodile, surgie des plus noires légendes, émule de la fameuse Bête du Gévaudan

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 qui avait défrayé la chronique il y avait plus de quarante années. Cette momie d’homme inférieur ainsi « coiffée » - était-ce bien là une momie tant le corps avait conservé l’apparence de la fraîcheur ? – était peut-être incluse dans la glace bien avant que les bonzes inhumassent Langdarma.

« Lui être K’Tou »,

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 nous dit Muljing, guère effarouché par ce mort dantesque qui simplement donnait l’illusion du sommeil, nonobstant sa posture hétérodoxe. Ah, Georges, si seulement le comte di Fabbrini eût été présent ! Dites-moi que le nom de cette créature infortunée et primitive ne vous est point inconnu, que vous l’avez déjà ouï de la bouche même de Galeazzo !

Nous nous résignâmes à continuer, sans que l’énigme du K’Tou congelé pût être résolue. Lors, un des Gurkhas manqua se blesser en glissant. Il se retrouva les quatre fers en l’air et nous dûmes l’aider à se relever au risque de chuter nous-mêmes. Nous jugeâmes donc préférable de poursuivre notre avancée en rampant, quelque malaisée qu’eût été cette reptation pour nos organismes éprouvés à l’agilité émoussée.

Ainsi furent traversés cahin-caha tous les volumes cupriques restants, tous les compartiments de ladite antichambre, au nombre de sept, comme s’il se fût agi d’une reproduction du sépulcre incluse dans la tombe elle-même, telle une de ces maquettes d’architecte en coupe, en une ébauche d’espace gigogne déconcertant. Il allait de soi qu’il était exclu qu’Atma y gambadât à quatre pattes : Arthur dut le porter, attaché à son dos, tout le long du parcours. Tout comme vous, mon cher, dont l’inconscience semblait relever d’un état cataleptique dont seul ce pendard et charlatan de Mesmer eût pu vous tirer. De temps à autre, vous poussâtes un cri, comme issu de quelque cauchemar. Dois-je vous révéler que vous fûtes tel un poids mort que Muljing, aux épaules solides, dut transporter comme autrefois Enée Anchise ? 

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Nous arrivâmes à la parfin devant l’ultime couple d’hémisphères, dont les teintes, à l’inverse de la toute première paire, arboraient avec logique le noir et le jaune. Je laissai Laplace s’occuper de la lecture biblique. Il parvint ainsi à la Faute originelle, à Yahvé chassant Adam et Eve du Jardin d’Eden. Hypnos menaçait de nous prendre, lorsqu’enfin les hémisphères réagirent à cette lecture ultime. L’ouverture se fit en un grincement de mécanique mal huilée. »

Ainsi s’acheva le récit de mon ami.

A suivre...