Les
jours succédaient aux jours et notre petite colonne approchait des frontières
du royaume népalais, sans que nous sussions qu’à distance, les cipayes du
gouverneur Cornwallis s’acharnaient sur notre piste avec une obstination
irraisonnée. Le jeune Arthur Schopenhauer se plaignit amèrement de la présente
pauvreté des péripéties rencontrées durant notre périple. Son jeune âge
favorisait l’esprit d’aventure et l’imagination. Depuis dix jours, les Indes le
décevaient. Mon éminent collègue Pierre-Simon Laplace,

qui transportait avec le
plus grand soin son analyse de la Telluris Theoria Sacra à laquelle j’avais modestement contribué,
remarqua l’humeur chagrine de notre jeune compagnon. Il conversa avec lui alors
que nous faisions halte non loin de Patna, l’antique Pataliputra.

Nous avions
traversé le Gange à quelque distance de Bénarès,

évitant de déranger la ferveur
des autochtones, sans toutefois empêcher Rajiv d’y effectuer une baignade
sacrée. Notre intention était de poursuivre vers le Nord, non point d’entrer au
Népal par l’est, par Darjeeling.
C’était
le soir. Le feu de camp brasillait et crépitait alors que les grillons
stridulaient dans les joncs. Tandis que le préadolescent et l’astronome
échangeaient des paroles, le carlin Atma

ingurgitait avec délice la pitance de sa gamelle. Ce dont
Arthur se plaignait avec amertume, c’était l’absence de péripéties stéréotypées
propres à son imaginaire débridé. Il eût par exemple espéré participer à quelque
chasse au tigre mangeur d’homme, confortablement installé sur de moelleux
coussins rembourrés de plumes de pluviers, un bon fusil à pierre à sa portée,
dans la tourelle ou l’habitacle ouvragé attaché au dos d’un placide éléphant
d’Asie se dandinant à travers la jungle luxuriante,

à l’invitation de quelque
nabab musulman ou de rajah hindou, tandis qu’un paria ou esclave l’aurait
éventé. Muni d’un chasse-mouche, tout en se
débarrassant des insectes harceleurs, Arthur se serait contenté d’attendre le
moment crucial où le félin bondit de l’arbre sur le pachyderme et laboure sa
peau épaisse de ses griffes acérées avant de faire choir au sol le misérable
cornac et d’en faire sa délectable proie. Naturellement, l’éléphant aurait
barri d’épouvante, se serait cabré, renversant la tourelle, exposant voyageur
nonchalant et serviteur au péril du fauve. Même Humboldt jugeait ce souhait
infantile et ridicule, digne d’un mauvais roman. (C’était là un
cliché, que Galeazzo connaissait bien, parce que, mine de rien, Johann van der
Zelden le pourvoyait en littérature futuriste, et le comte italien se
gargarisait de cette lecture précoce des Voyages
extraordinaires de Jules Verne,

avec au bas mot une soixantaine d’années
d’avance. Le Maudit avait refusé de perdre tout contact culturel avec le monde
dont il était issu, et peu lui importait que le littérateur d’origine nantaise
écrivît désormais dans la France de Napoléon IV puis Napoléon V.
Arthur Schopenhauer, en ses fantasmes
exotiques, anticipait une célèbre saynète du Museum d’Histoire Naturelle, que
les touristes de notre piste (et d’autres, ne nous en privons pas), peuvent
admirer en notre grande Galerie de l’Evolution. Dommage que les protagonistes,
éléphant et tigre du Bengale, ne soient plus que des spécimens naturalisés).
En
lieu et place – Arthur n’omettait ni la mousson, ni l’attaque des najas, ni le
sauvetage de la maharani du bûcher où la voue la mort de son époux – le jeune
homme affrontait la banalité confondante des Indes miséreuses et surchauffées.
Le désenchantement le menaçait.
« Ah,
monsieur Laplace, que nous nous ennuyons ! Quand donc arriverons nous à la
cour du roi du Népal ? Cela me tarde, d’autant plus que les cipayes, ces
temps derniers, nous ont laissés tranquilles. Nous poursuivent-ils
toujours ? Ne sont-ils qu’illusion ?
-
Je ne saurais l’affirmer, mon garçon. Le doute demeure et nous ignorons tout
des facultés persuasives de votre fakir ou sâdhu. Puységur parlerait
d’hypnose…mais il s’agirait là d’une hypnose collective.
-
Pourtant, lors du début de la confrontation entre Monsieur Balmat et les
soldats, nous avons tous bien vu ce qu’il est advenu au premier agresseur, bien
avant l’intervention de Rajiv…à moins qu’il eût agi sur notre mental par une
persuasion illusionniste dès le commencement de cette altercation. Les cadavres démantibulés, au terme de la
bataille, n’étaient pourtant point feints. »
Jacques
Balmat tendit discrètement l’oreille. Tout occupé qu’il semblait être à allumer
son brûle-gueule et à fumer, il restait attentif, aux aguets. Le moindre
bruissement l’aurait alerté d’une approche hostile, humaine ou animale, bien
que les exhalaisons du fourneau de sa pipe, fort opiacées et malodorantes,
semblassent bien l’occuper.
« Monsieur
Arthur, fit-il, se mêlant à notre dialogue, le plus périlleux est devant nous.
D’ici trois-quatre jours de marche, nous atteindrons les contreforts du Népal
qu’il nous faudra franchir. On dit la Régente cruelle, intransigeante ;
mais l’on prétend aussi – ce qui serait de bon augure - qu’elle déteste les
Anglais par-dessus tout. Peut-être acceptera-t-elle notre requête, la
fourniture de guides qu’on appelle sherpas en la langue locale, d’animaux de
bât, sortes de buffles laineux que l’on désigne sous le nom de « yacks »,
ainsi que d’une petite troupe de soldats baptisés là-bas Gurkhas, réputés d’une
loyauté nonpareille. Lalit Tripura Sundari est une femme de pouvoir, certes,
mais avant tout une mère avisée qui souhaite que son fils puisse régner de son
plein gré sans dépendre d’une puissance étrangère ou d’une alliance militaire
boiteuse sujette à des retournements opportunistes imprévisibles.
- Admettons.
L’on sait pourtant ce qu’il est advenu du sultan de Mysore,

tantôt avec le
royaume de France, tantôt associé à la perfide Albion. Il a payé ses
atermoiements diplomatiques et belliqueux de sa vie, bien que la supériorité de
ses armes fût prouvée, ajouta Humboldt en allemand.
-
La nuit nous sera de bon conseil », conclus-je.
Nous
désignâmes les personnes chargées tour à tour du quart, puis, tandis que notre
premier garde, Girodet-Trioson, se postait en avant du campement, nous nous
enfouîmes tous dans nos couvertures jusqu’à l’heure où le second gardien, Rajiv
lui-même, relaierait notre artiste. Les étonnantes facultés de l’Indien ne
cesseraient point de nous surprendre.
*********
Ce
fut à la dernière portion de la nuit, peu avant l’aurore, que notre sâdhu donna
l’alerte, grâce à ses sens aiguisés. Il était demeuré jusque-là assis, presque nu,
en position du lotus, comme plongé en une méditation philosophique insondable
sans que nous pussions déterminer s’il veillait ou sommeillait. C’était là
quelque stade intermédiaire de la conscience que Monsieur Pinel

aurait aimé
étudier. Sa souplesse et sa promptitude firent merveille et il nous offrit
gracieusement la démonstration d’un art du combat à mains nues inconnu en
Occident qui nous ébaudit et nous émerillonna fort.
Je
confesse que nous n’avions rien perçu de nos agresseurs, de leur nature,
contrairement au brahmane mentor du jeune Schopenhauer. La notion de sens
supplémentaire (sixième sens ?) dont Rajiv eût été doté de manière innée
(à moins que cette perception inappréhendable par un esprit cartésien résultât
d’une initiation auprès d’un maître ou gurû inconnu) s’avérait étrangère à
notre culture rationnelle, façonnée par l’esprit des Lumières. Il existait en
Orient d’innombrables écoles initiatiques, brahmaniques ou bouddhiques, des
temples aussi, où l’on acquérait l’art du combat sous toutes ses formes, comme
par exemple à Shaolin.

Comment un vieillard ascétique au corps si frêle
d’apparence parvint-il à parer cette attaque surprise ? A la vue de ces
silhouettes fantomatiques, de ces créatures éthérées qui phosphoraient dans
l’obscurité terminale, scintillantes, comme nimbées d’une aura, nous fûmes pris
d’une peur panique.
Nos
agresseurs surnaturels étaient une douzaine. Etait-ce des feux Saint-Elme, des
follets, des djinns, des spectres, des elfes, des démons ou des fées ? Ils
émettaient des fulgurances tour à tour bleutées et rougeâtres et paraissaient
danser en combattant. Graciles et volatils, presque subtils, nous vîmes en eux
des squelettes luminescents, pellucides, tant leur structure osseuse
transparaissait en eux avec une brillance d’outre-monde. Je me souvins que nous
avions atteint la contrée où le bouddhisme était né, le cœur de l’antique
empire Maurya où, avant l’ère chrétienne, le Gautama, d’origine népalaise,
avait peut-être vécu, où le tout-puissant conquérant Açoka,

converti à ce qu’il
est convenu d’appeler la non-violence, avait organisé le premier
« concile » bouddhique. Dans ce cas, les êtres que nous affrontions
étaient peut-être des tulpas, des forces à la fois maléfiques et protectrices
on ne savait de qui ou de quoi.
Certes,
Humboldt parvint à se saisir d’un fusil, à abattre l’une des créatures qui,
aussitôt qu’elle eut chu, scintilla un court moment avant de s’éteindre. Ce fut
donc Rajiv qui soutint l’essentiel de l’assaut des onze survivants, alors
qu’avec prudence, nous approchâmes de la dépouille guerrière afin d’en
découvrir l’exacte nature. Quelle ne fut pas notre surprise de constater qu’il
s’agissait d’une femme revêtue d’un étroit justaucorps de soie, recouvert d’une
peinture au phosphore qui reproduisait un squelette parfait, d’un réalisme plus
choquant que ceux de nos anciennes danses macabres. Je retirai à la morte ce
qui lui tenait lieu de cagoule – un crâne ricanant – révélant un visage de race
indienne d’une juvénile beauté.

Cependant,
notre sâdhu, culbutant et bondissant tout en jetant des cris d’intimidation
destinés à l’épouvantement de l’adversaire, cris supposément dotés de vertus
paralysantes, affrontait avec maestria les onze autres ennemies. D’un simple
coup de manchette à la nuque de l’une d’elles, Rajiv la décapita, la tête
s’allant rouler dans l’herbe. Notre brahmane volait littéralement tout en
frappant ces nouvelles amazones, s’affranchissant des lois newtoniennes de la
gravitation, ce qui émerveilla notre collègue Laplace. Nous étions tant pris
par le spectacle que je fus le seul à remarquer l’absence de jaillissement
sanglant en chacun des cadavres. Rajiv pouvait se passer d’armes, tranchantes
comme à feu. Sa science martiale suffit à terrasser les guerrières l’une après
l’autre, jusqu’à ce que ne lui résistât plus qu’une ultime femme obstinée –
celle qui, supposais-je, commandait tout le groupe. Notre seule certitude fut
que l’attaque n’émanait pas du gouverneur Cornwallis.
Environnée
de ses consœurs désormais gisantes, inconscientes ou trépassées, la dernière
guerrière n’avait rien à envier au mentor d’Arthur, jouant autant que lui de sa
souplesse et de son adresse. Ses jeux de mains et de pieds, sa frappe précise
sans que toutefois elle parvînt même à étourdir Rajiv, dénotaient une science
aiguë du combat « asiatique ». Malgré tout, notre survivante fut
bientôt acculée en bordure d’un fossé. Rajiv hésita à l’y pousser pour
promptement en finir ; aussi se ressaisit-elle et, de son dos, tira un
bâton dont jusque-là nous n’avions fait nul cas. Elle bondit, vola
littéralement pour se retrouver derrière le sâdhu auquel elle assena un coup
destiné en théorie à lui fendre le crâne.
C’était
à croire que notre yogi avait la tête dure ! Il ne chancela même pas et,
prompt à la parade, fit effrontément face à son adversaire en exhibant, par un
tour de prestidigitation que nous ne pûmes appréhender, un bâton de même nature
que celui de l’amazone valeureuse. Un duel singulier s’ensuivit. Nous apprîmes
que cet art du combat, originaire de Cipango, s’appelait bō-jutsu.

Il s’avéra tout autant codifié que notre
escrime en laquelle avait brillé le chevalier de Saint-Georges, notre mulâtre
illustre. Les coups s’échangèrent de longues minutes, sans que quiconque
parvînt à dominer ou terrasser son ennemi. Chacun poussait un cri strident, un kiaï
qui occasionna en nous des trémulations
d’effroi tout en parant les attaques les plus hardies. Le duo tournoyait,
virevoltait à la semblance du vif-argent, engendrant une confusion telle que
nous ne distinguions plus quiconque car un tourbillon fuligineux nous brouilla
la vue.
Enfin,
le soleil se leva, dans un air déjà tiède. Pourtant, nous crûmes entendre une
exclamation différente de celles auxquelles cet affrontement dantesque nous
accoutumait déjà. Le tourbillon se dissipa aussitôt et nous constatâmes que la
jeune femme avait posé le genou droit à terre, demandant grâce. Rajiv accepta
sa soumission. Elle se releva, jeta son arme dans le fossé. Lors, tout fut plus
confus que jamais. Prenant la position d’une orante antique, l’amazone parut
irradier et, renforçant notre incrédulité, fit, par sa volonté surnaturelle, se
relever les autres guerrières, moribondes ou occises. Un vent les enveloppa et,
aimantées par la survivante, elles se précipitèrent vers elle en un mouvement
harmonieux jusqu’à ce qu’elles fusionnassent et réintégrassent son corps,
constituant ainsi une entité unique ! J’en conclus que nous avions été
dupés, ou que, plus fabuleux encore que les cipayes dotés de la propriété de
régénération, cette amazone s’était dupliquée en une douzaine de ses
semblables, alter-egos ou Doppelgängers qui, la bataille achevée, n’avaient
plus qu’à rejoindre l’originale.

« Quel
prodige ! » s’exclama Balmat.
Adonc,
s’exprimant en hindi à l’adresse du brahmane, notre brave inconnue dit :
« Acceptez
tous que je fasse allégeance. Mon nom est Haïné. La Régente Lalit Tripura
Sundari – béni et protégé de Vishnu et du Sakyamuni soit son nom – m’a confiée
la garde du saint chörten ou stupa du grand et très précieux Tsampang Randong.
Je m’engage à vous conduire sains et saufs jusqu’au palais de Katmandou, là où
siège notre gouvernement. Vous avez de puissants ennemis, des tulpas prêts à
tout pour vous faire échouer. »
Au prononcé du nom d’Haïné, le comte di
Fabbrini eût froncé le sourcil, tandis que Johann van der Zelden se serait
exclamé : « Mais cette Haïné n’appartient pas à la présente
temporalité ! Je la croyais à votre service, en l’an 1867 de l’ancienne
piste. »
Haïné
était bel et bien humaine, mais une humaine aux facultés éprouvées, inexplicables,
non pas un génie comme nous l’eussions un instant conjecturé. Les génies
hindous ou népalais sont masculins, gigantesques, arborent une fière moustache,
un incarnat azur ou céruléen, et sont pourvus d’un troisième œil. Ils
équivalent à la fois aux djinns arabes et à nos titans antiques. L’attaque de
la jeune gardienne, bien qu’elle nous eût subjugués par ses illusions optiques,
apportait la preuve que nous approchions de notre objectif. Elle venait
d’évoquer Tsampang Randong, le maître des bouddhistes persécutés par Langdarma.
Son stupa constituait un reliquaire monumental qui abritait les cendres de ce
disciple de Kukaï. A moins que, plus vraisemblablement, une momie mitrée de
bonze reposât en son sein sans qu’on pût apporter la preuve qu’il s’agissait
bien de l’authentique Tsampang Randong.
Nous
nous remîmes en route en compagnie de notre nouvelle alliée.
A suivre...
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