samedi 30 janvier 2021

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 7 7e partie.

Les six tourelles du Merrimack Amiral Villaret de Joyeuse
















se mouvaient, se tournaient, ajustant leur position afin d’anéantir The Magnificent King of Scots dans un déluge d’obus vomis par les Columbiad,














colosses d’acier et de fonte symbolisant tout à la fois la nouvelle révolution industrielle et le nouvel art de la guerre. Ce Kraken ou Léviathan moderne, constitué de six bouches insondables et goulues, enténébrées, sans fond, pédonculées, atroces, allait semer la mort et le chaos, engendrer le Shéol et le tohu-bohu.

La nuée ardente s’abattit sur le navire avant qu’il pût adresser au cuirassé la bordée de ses pièces de marine. Le Merrimack se présentant et avançant frontalement, les chances que les salves du faux brick-goélette l’atteignissent demeuraient insignifiantes. De plus, l’ennemi était si prompt qu’il ôtait toute possibilité d’esquive à l’Anglais et bien sûr, toute probabilité de virer afin de lui présenter l’un de ses flancs armés pour riposter. La cheminée du monstre français crachait une fumée noire vicieuse, ajoutant le smog au smog. Cela déshumanisait la mer.

Petite pluie abat grand vent affirme un dicton connu et apprécié de Cadoudal. Mais cette énonciation naïve, emplie de bon sens, pouvait-elle convenir à cette première salve crachée par les bouches des Columbiad sans que l’ex-Outarde pût refuser le combat, tourner amures ou répliquer rapidement ? Ce premier tir suffit à démâter le navire, à ruiner les gréements.










Une deuxième salve, latérale, après que les tourelles eurent effectué une rotation, salve pointée plus bas sur le flanc bâbord, saccagea un tiers des sabords, occasionnant une seconde voie d’eau, brisant les pièces de marine, certaines éclatant, d’autres rompant leurs amarres et s’en allant rouler, en taureaux furieux inextinguibles de fer et de fonte, le mufle soufflant un air rougi et vicié, éjectant le boulet ardent qui saccageait un peu plus la coque, occasionnant panique et désolation parmi les marins anglais broyés par les roues braisées et ferrées.

Penser à Old Nick était déjà l’invoquer. Il vint aussitôt, en ravageur. Dans les fantasmes des matelots artilleurs, tout se brouilla, se noya dans la confusion hallucinée. Il était là, parmi eux, semant mort et destruction. C’étaient assurément les deux femmes, ces maudites, qui avaient provoqué Old Nick, ces garces que jamais le capitaine Burke eût dû accepter à bord. Les loups de mer désemparés et épouvantés voyaient se déchaîner une créature humanoïde spectrale, silhouettée d’écume et d’embruns, drapée de feux Saint-Elme étincelants et fulgurants, munie de bras colossaux basaltiques, çà et là veinés d’une lave phosphorée, les jambes énormes, arquées, pulsantes de magma et semées de coquilles de nautiles,



 








créature surnaturelle affairée à briser machines de guerre et carcasse du bateau à coups répétés d’une cognée immense, gainée de varech putréfié empestant le soufre. La tête de ce monstre, de cette entité venue d’outre nulle part, dépourvue de traits, paraissait sculptée dans une seule masse grisâtre, vulcanienne, grêlée de pouzzolane et de madrépores, couronnée d’yeux de Méduse, rayonnante d’une aura ténébriste, car elle absorbait la lumière même des lumignons des cales, se comportant tel un trou noir. Old Nick était le Néant incarné. Et cette statue vivante du démon poursuivait son œuvre inlassable de mort, hachant tout ce qui se présentait à sa portée, artificiel, comme humain, accomplissant ce pourquoi sa présence était sollicitée, requise : saborder, envoyer le bâtiment par le fond de manière à ce que nul n’y échappât. Les âmes désemparées des naufragés erreraient dans les abysses pour les siècles des siècles.

Ce fut la panique tandis que la pseudo-goélette gîtait, une troisième salve tournante du Merrimack pulvérisant la quille. Restait à réaliser l’éperonnage final et à frapper au cœur The Magnificent King of Scots. Autrement dit, la chaudière était visée…

Le ciel devint tout noir sans qu’un grain s’annonçât. Cette nuit diurne recouvrit les deux adversaires comme une chape membraneuse. N’eût été la fumée dégagée par les cheminées des bateaux de guerre, cette survenue des ténèbres avant que midi fût demeurait inexplicable, à moins qu’elle eût été le présage et la manifestation de la surnature des événements en cours et à venir…Old Nick avait pris le combat inégal sous son aile… Quoi qu’on die, comme l’exprimaient autrefois les précieux et les poètes en cette forme subjonctive archaïque raillée par Molière,












 




bien qu’il arrivât que des Bretons gallo en usassent encore en 1800, le devoir du capitaine Burke, seul maître après Dieu, demeurait avant tout de sauver ses passagers de marque car l’évidence s’imposait : le Magnificent King of Scots se trouvait condamné à couler, vaincu par la supériorité du feu ennemi.  

La volonté des Bourbon quêtant leur retour légitime s’opposait au péril de mort auquel les loyalistes demeuraient exposés. La cause royale devait triompher quoi qu’il en coûtât en sacrifices, en vies humaines. Burke ordonna pour la forme :

« Aux chaloupes ! Abandonnez le navire ! »

Ce fut pourquoi Guillaume le cocher, Georges Cadoudal, Maël de Kermor, Madame Royale et Félicitée Flavie montèrent prestement sur le pont qui s’inclinait de plus en plus. Burke leur désigna ce que les fonctionnaires français avaient pris pour une baleinière retournée.

« Votre Altesse Royale, monsieur le comte, mademoiselle, messieurs, là est votre salut. Un salut par les airs ! Ceci n’est pas une chaloupe mais un aérostat dirigeable qui vous permettra de rallier Douvres malgré les salves ennemies. »

Trois matelots grimpèrent sur l’amarrage du faux esquif, actionnèrent des verrous et ôtèrent comme un couvercle de sarcophage la pseudo-coque qui cachait ses secrets telle une carapace de monstre marin fabuleux, ce qui dévoila un ballon oblong muni d’un gouvernail et d’un moteur qui fonctionnait au gaz, à la manière de celui de l’automobile de Lenoir, conçue sous le Second Empire de l’autre univers.



 







La nacelle – qui comprenait une barre digne des navires classiques -  ne pouvait prendre que six passagers en comptant le pilote. Elle tenait à l’ensemble par un enchevêtrement de câbles d’acier d’une impressionnante complexité.

« Le maître James Arnold vous mènera à bon port. Adieu. »

Maël et Cadoudal serrèrent la main du capitaine.

Tandis que les fugitifs grimpaient à bord du dirigeable, le Léviathan caparaçonné s’apprêtait à donner le coup de grâce à son adversaire. La bête mécanique d’acier fabuleuse, toute vallonnée de mamelons mouvants obscènes érigés de bouches cracheuses et pivotantes, pareilles à des sclérites d’un colossal crocodilien fossile, empanachée de la fumée de sa machinerie démentielle que sa cheminée éjectait sans trêve, approcha son rostre afin d’éventrer l’Anglais.

Comme par défi, Burke fit dresser le pavillon sur ce qui restait du gaillard d’arrière, bouleversé par le bombardement, cet Union Jack non encore parachevé en 1800 parce qu’y manquait, pour peu de temps, la croix de l’Irlande turbulente. En réponse, le Merrimack hurla de sa corne de brume et les nouvelles couleurs triples napoléonides jaillirent tout au sommet de la hune principale métallique. Les drisses vibrèrent ; les tourelles cliquetèrent.

Le Magnificent King of Scots voulut anticiper le coup fatal par une dérisoire bordée qui ne fit qu’écorner le bastingage de l’Amiral Villaret de Joyeuse. Le Français paraissait d’autant plus sinistre et inhumain qu’il était, à première vue, dépourvu de toute présence, comme s’il se fût déplacé automatiquement, sans pilote, ni capitaine. L’acier protégeait les membres de la Royale : ils restaient inaccessibles et invulnérables aux coups anglais. Cela leur occasionna l’effet d’une simple semonce, d’un coup dans l’eau, bien que tonnassent vingt pièces de marine en même temps, du moins, celles qui demeuraient opérationnelles.

A bord de l’aérostat, les Français craignirent que les héroïques marins d’Albion ne pussent à temps rompre les amarres de cet aéronef gonflé à l’hydrogène. Maël les vit user de haches d’abordage pour aller plus vite. Enfin, après d’angoissantes secondes, le pilote, Master Arnold, parvint à obtenir de sa machine le mouvement ascensionnel tant espéré. Le moteur, à toute vapeur, entraîna l’hélice ; le dirigeable s’éleva au-dessus des restes du gréement sans s’accrocher – manœuvre délicate ô combien ! – et le gouvernail se mut.

Ce fut alors que la nouvelle pluie de feu fondit sur la pseudo-goélette. Elle visait les machines. Une explosion retentit : la chaudière venait d’être touchée, occasionnant un déluge de débris ardents dont certains atteignirent la nacelle de l’aérostat. Guillaume émit un cri, un « oh ! » davantage de surprise que de douleur. Un éclat, projeté plus haut que les autres, l’avait touché. Maël de Kermor espéra que ce n’était point grave.

Advint enfin l’éperonnage, tant attendu, tant redouté, qui ébranla toute la structure restante de la quasi épave flottante. Deux éléments compétiteurs aristotéliciens, le feu et l’eau, s’envoyaient des défis mutuels ; c’était à qui accomplirait et parachèverait la perte finale du navire. Ils se partagèrent les semailles de mort, la fauchaison désolée, l’étourdissante ronde de la danse macabre où, à défaut de squelettes, de charognes ou de momies parcheminées et bistrées, au ventre crevé éviscéré, c’étaient les noyés intumescents d’eau de mer, les déchiquetés par les explosions successives qui des pièces de marine, qui de la chaudière, et les carbonisés fulminants et spumeux en résultant qui entamaient le rondel et le virelai de cette danse fresquée en une future catacombe benthique.

A tous les niveaux, en toute couche, deçà-delà, mélangés aux bris incandescents ou gonflés d’eau de mer, les corps dévitalisés des anonymes héroïques de la Royal Navy flottaient dans les cales, la bouche ouverte et repue par l’absorption de la « tasse » saline, revêtus de vagues lambeaux d’uniformes de quartiers-maîtres ou de matelots brevetés au galon typique en ancre de marine. D’autres encore, tout noirs de l’incendie qui les consumait, fusant toujours d’iridescences ardentes immarcescibles, les os saillant par-dessus les chairs calcinées, s’entrechoquaient en des ballets surréalistes, figés dans des attitudes grotesques, alors que montait davantage la ligne de flottaison et que les flots intarissables se ruaient à l’intérieur de la coque éventrée du bateau perdu en flux ininterrompus.

L’on vit cet extraordinaire spectacle conclusif du drame : avant que tombât le rideau, qu’achevât de s’engloutir le Magnificent King of Scots en un bouquet final de toute beauté, mieux qu’une simple et méprisable coquille de noix mutilée, éventrée, un homme charbonneux des pieds à la tête, fuligineux et fumant, mais toujours vivant, la cage thoracique dévoilée en son entièreté par-dessous des fragments méconnaissables d’uniforme, momie de bitume et d’obsidienne, cendreuse,



 








surgit d’une écoutille et se dressa, fantomatique et défiant, sur ce qui demeurait du pont supérieur démâté. Ce presque cadavre était – ô incongruité – coiffé du bicorne cérémoniel ostentatoire intact, dépourvu de la moindre souillure, galonné d’or, emplumé et bleui, des officiers de la Navy. L’incendie avait dévasté son visage ; l’être fantastique, si l’on peut l’écrire ainsi, ricanait. En fait, sa bouche brûlée, mutilée, présentait des lèvres étrécies et rétractées dévoilant ses gencives et sa denture sardonique. Ce semi-squelette de suie éleva cérémoniellement au-dessus de son cap un tonnelet de poudre duquel pendait ce qui s’apparentait à une mèche ou un cordon Bickford allumé. La main droite, osseuse, horrible, comme disséquée et enduite de noir de fumée, tira ledit cordon. La créature de cauchemar et surréelle explosa toute, en un rire ultime, démoniaque, dispersant, projetant en des gerbes hallucinantes ses lambeaux organiques racornis par le dieu Feu.

C’était le capitaine Burke ; il s’était suicidé pour finir en beauté afin de ne pas tomber aux mains de l’ennemi. Il avait innové, inventant une variante à la loi de la mer : le capitaine doit sombrer avec son navire. Pourtant, nul à bord du cuirassé létal ne fit cas de ce spectacle de fantasmagore de Robertson. Le Merrimack avait retiré, extrait, son éperon obscène et manœuvrait pour s’éloigner du champ de bataille, mission accomplie.  L’épave acheva de couler, classiquement, par la poupe qui la dernière disparut sous les eaux.

L’Histoire officielle napoléonide ignorerait cela, ce sacrifice. Ce sera tout juste si les historiens bourgeois Thiers et Guizot, inféodés par pure courtisanerie et opportunisme à une dynastie despotique dont ils ne partageaient pas les idées, mentionneront en une note de bas de page la fuite de Madame Royale à bord d’une unité anglaise maquillée en navire marchand puis son arrivée clandestine en Angleterre… Mais chut ! Ceci constitue la suite de notre récit que nous allons présentement vous conter.

 

******

 

A bord du dirigeable, Madame Royale ignora les détails édifiants et anecdotes ultimes de cette tragédie. Peu lui importait en dehors de l’espérance que tous parvinssent à bon port à Douvres. Elle souhaitait retrouver ses parents. Les dévotions eurent pour elle davantage d’importance. Tandis que Master Arnold pilotait avec maestria, elle s’absorba en ses dévotions fanatiques, agenouillée sur le bois de la nacelle tressé comme un panier d’osier. Elle avait exhibé un chapelet et, débutant le rosaire, ne cessa de l’égrener tout en récitant avec frénésie l’Ave Maria autant de fois qu’elle le jugea nécessaire, jusqu’à ce qu’elle estimât être tirée d’affaire avec ses compagnons d’infortune.

Sa gracieuse bouche murmura ce récitatif pieux durant de longues minutes d’angoisse :

 

Ave Maria, gratia plena

Dominus tecum

Benedicta tu in mulieribus ;

Et benedictus fructus ventris tui, Jesus !

Sancta Maria, Mater Dei,

Ora pro nobis, peccatoribus,

Nunc, et in ora mortis nostræ.

 

Amen

 

Dans les règles, le rosaire
















doit comporter trois chapelets d’oraisons. Or, Mousseline la Sérieuse fit durer cela plus qu’un anthem anglais, reprenant quatre, cinq, six, sept, huit fois et davantage ladite oraison mariale. Certes, le bruit du moteur, de ses pistons, la rotation des pales de l’hélice, le cliquetis des câbles et les oscillations réglées du gouvernail couvraient quelque peu ce marmottement dévot qui eût suscité l’agacement d’un voltairien ou d’un maçon !

Maël de Kermor n’en fit d’ailleurs nul cas ; par la grâce de l’abstraction auditive de la prière de Son Altesse Royale, la santé de Guillaume parvint à le préoccuper davantage car la blessure du dévoué Breton s’avéra plus sérieuse qu’estimée au départ.

Master Arnold garda le cap, mais Maël lui demanda en anglais s’il ne pouvait pas accélérer.

« Le moteur tourne déjà à pleine puissance. Nous risquons la panne de carburant si je force l’allure, si ce n’est la surchauffe. Cet aérostat a juste la quantité de gaz nécessaire à notre destination. Douvres n’est plus guère distante comme le compas me l’indique. Encore cinq miles et nous arrivons. L’on aperçoit déjà les falaises, voyez par vous-même, my Lord. » répondit le maître avec calme. Kermor n’en avait pas demandé tant, notamment ce titre respectueux de my lord. Il avait bien entendu tantôt ledit pilote adresser à Son Altesse un your Grace et un my Lady à sa suivante fantasque. Félicitée Flavie, craignant le froid de l’altitude, s’était enveloppée dans un châle, en chaste Suzanne dissimulant à la lubricité ses appas impudiques un instant exhibés. Son corps de sylphide était secoué de frissons, tel celui d’une Merveilleuse du temps parallèle qui se fût promenée dans les frimas en simple robe transparente de gaze. Un coup d’œil à l’horizon vers lequel l’on volait suffit à rasséréner le noble breton.

Le dirigeable, toujours plus distant de la tragédie, surmontait une mer moyennement calme à plus de deux mille pieds, sous un ciel à peine ennuagé piqueté de goélands divers qui s’enquéraient de leurs proies poissonneuses. Leurs cris stridents horripilaient un Georges Cadoudal devenu fort nerveux. L’envie lui démangeait de tirer quelques volatiles au pistolet, histoire de les effrayer. Master Arnold restait le plus impassible de tous. Nul n’eût constaté les larmes discrètes qui coulaient le long des pommettes de l’officier marinier… Le devoir et l’exécution des ordres avant tout !

Cependant, Guillaume perdait beaucoup de sang. A terme, il risquait l’exsanguination.

« Avez-vous des pansements, des bandages ? » s’enquit de Kermor. Cadoudal fit de la tête un signe de dénégation. L’éclat avait touché Guillaume au cou près de la carotide. Il fallait en urgence éponger tout ce sang. Or, les épanchements hémorragiques s’avérèrent non interruptibles. Dès lors, Guillaume était condamné.

Le sang artériel n’est pas le sang veineux. Imbu de sa supériorité, de sa suprématie scientifique, l’Occident de l’an 1800 ignorait tout de l’œuvre pionnière du grand savant arabe Ibn Al-Nafis, attribuant tous les mérites de la découverte de la circulation sanguine à Galien, Michel Servet et William Harvey.












 



Le sang coulant dans les artères, riche en oxygène, l’apporte aux organes avant que les veines contribuent à son retour des viscères au cœur. Maël de Kermor connaissait cela par empirisme, plus que par pratique : la noblesse négligeait la médecine, lui préférant le métier des armes, et le médecin n’avait d’utilité qu’en tant que barbier-chirurgien, que sous-fifre chargé de vous amputer après la bataille afin d’éviter que les blessures aux membres s’envenimassent. Ainsi notre Breton constata-t-il que le liquide vital vermeil pulsait sans trêve au cou du loyal acolyte et giclait par jets de fontaine incoercibles impossibles à endiguer, qu’on le garrotât ou qu’on le pansât. De Kermor ne prêta nulle attention au saisissement d’allégresse de Madame Royale qui, pensant ses prières exaucées, prit une lunette et examina l’horizon avant de s’écrier joyeusement :

« Terre ! Douvres est en vue ! »

Elle replia la lunette puis questionna master Arnold :

« Pour l’accostage, comment ferez-vous ? Ceci n’est point la voie par laquelle nous étions attendus.

- Des mâts d’amarrage ont été installés pour les aérostiers », fit-il en un français teinté d’accent des Cornouailles.

Georges se mêla à cet échange de mots.

« Votre Altesse, si vous le permettez. Il était prévu tout en bas au port même un comité d’accueil composé de Messieurs Blacas, d’André et d’un agent anglais. Ils avaient pour mission de nous accompagner jusqu’à Kensington, avec une escorte d’habits rouges fort dissuasive.

- Kensington ? Pourquoi pas Saint-James ? Le roi et le prince-régent ne veulent-ils pas nous loger en leur résidence principale de Londres ? fit Madame, d’un ton doucereux d’où pointait un soupçon de contrariété. Elle fronça ses fins sourcils, irritée que les circonstances lui tinssent tête.

- C’est que… La famille royale en exil y a été gracieusement relogée au commencement de ce mois, d’autant plus que le comte de Provence…

- Avec lequel j’ai quelques désaccords, ajouta, narquoise, Madame.

- Que le comte de Provence, reprit Cadoudal, piqué par cette interruption aristocratique, vient d’y faire étape. Depuis notre attentat, Trèves devenait peu sûre. Des espions de Buonaparte y ont donné signe de vie, pour ne pas dire plus.

- Vous êtes mieux renseigné que moi ! remarqua-t-elle, contrite.

- Nous avons nos propres agents de renseignement, qui risquent leur vie chaque jour… afin de vous satisfaire.

- Il suffit, Monsieur ! »

Madame s’indifférait du sort d’un Guillaume à l’agonie et de l’impuissance de Maël. Elle redoutait les canons d’Albion qui parsemaient la côte, une canonnade qui abattrait le dirigeable.

« Master Arnold, ordonna Mousseline impérieusement, hissez les couleurs, l’Union Jack. Nous devons nous identifier aux yeux de nos amis anglais.

- Il y manque l’Irlande, your Grace. Son annexion complète n’est point encore officialisée.

- Faites tout de même, monsieur ! » jeta-t-elle, hautaine et pourpre, majestueuse en un mot, telle sa mère.

« Elle n’est pas commode aujourd’hui, marmotta Cadoudal, mais je la comprends. Les périls multiples auxquels nous avons été confrontés ces dernières heures ont ébranlé ses certitudes…et mis à mal sa superbe. Mais Dieu nous protège toujours… excepté l’infortuné Guillaume. Notre cause est juste. »

L’officier marinier s’exécuta puis mania la barre avec dextérité, entamant la manœuvre d’approche.

 

*******

 

A Douvres, tout en bas, tout un monde attendait, s’impatientait.








Le jeune Blacas, fort de son statut de favori du comte de Provence, 















discutait ferme avec un personnage de notre connaissance, celui auquel incombait la mission de protection de Madame Royale, reçue du régent George en personne ou plutôt, de son automate dévoué, qui avait offert sa vie d’androïde en échange. Fort nerveux, il ne cessait de consulter l’oignon qu’il tirait du gousset de son gilet passepoilé d’or. Toujours aussi mafflu, d’une laideur insondable de bull-dog, Charles Laughton tentait d’expliquer à Blacas qu’il se pouvait fort bien que le navire tant attendu eût rencontré des obstacles et se fût heurté au système défensif redouté du cordon sanitaire napoléonide calaisien.

« Mister, vous nous aviez pourtant garanti la sécurité du Magnificent King of Scots. »

Blacas venait d’écorcher ce nom, le prononçant avec un atroce accent grasseyant de courtisan.

« Ils peuvent autant avoir échappé aux barrages flottants et aux armes secrètes, que reposer désormais par des brassées indénombrables au fond du Channel qu’il nous faudrait ainsi curer, sonder, ou explorer avec un submersible ou des porteurs de ces nouveaux scaphandres de Monsieur Klingert. »

La réponse de Laughton, énoncée avec un léger accent sur un ton neutre frisant l’indifférence, fit frémir Blacas et d’André. Les deux Français détournèrent un instant leur regard de la mer, en direction du carrosse discret affrété par l’espion, carrosse que cependant gardait un groupe de horse-guards à l’uniforme rouge trop voyant. C’était cela, l’escorte mandatée pour accompagner Madame Royale jusqu’au château de Kensington, ce tout nouveau quartier périphérique de Londres, encore en devenir.



 









Cette résidence royale, bâtie au début du XVIIe siècle près du village de Kensington, était proche de Chelsea. Guillaume III d’Orange y avait exhalé le dernier soupir en 1702, après une chute de cheval. Ce palais avait pour double avantage de posséder une route le reliant directement à St-James et d’être moins éloigné du cœur de Londres qu’Hampton Court, sans oublier l’état de ruine de Whitehall où le prince-régent aimait à se complaire. Tout le monde avait oublié que Kensington avait à l’origine été conçu comme hôtel résidentiel pour le comte de Nottingham.

La mission de protection de Charles Laughton avait beau revêtir une importance certaine, ce qui l’intéressait par-dessus tout, c’était la seconde phase des instructions reçues du ventripotent Hanovre : se rendre secrètement en Vendée, à La Roche-sur-Yon, cette cité administrative et militaire nouvelle, que Buonaparte venait de fonder un an auparavant en tant que connétable, en remplacement de Fontenay-le-Comte[1]. Sur place, il permettrait à des officiers français, peu sûrs, déjà connus, repérés et stipendiés, de retourner leur veste en faveur du loyalisme bourbon et ces officiers, à leur tour, rallieraient la noblesse vendéenne provoquant l’insurrection générale du Poitou.

Joli plan, certes, mais plan peut être irréaliste, sorti des méninges tourmentées du Régent et de Pitt qui pensaient leur complotisme efficient. Laughton feignait ne point douter de sa parfaite exécution, sans nulle faille. Il était taiseux, non critique. La Roche-sur-Yon ne présentait encore en ce 1800-là aux yeux des voyageurs qu’un immense chantier urbain, boueux, peu engageant, et semé de casernes. Elle sortait juste de terre, et seuls les bâtiments officiels et administratifs en émergeaient alors. Cependant, l’espion anglais risquait de s’y heurter au rusé et cauteleux Dupin, le tout nouveau préfet juste nommé et affecté en la nouvelle cité…

Tandis que le laid personnage cogitait, un cri retentit : d’André venait d’apercevoir dans le ciel, en approche, un singulier engin volant, un aérostat imprévu. Serait-ce une avant-garde ennemie préludant à une invasion par les airs ? L’instant était inapproprié de jouer aux vierges folles contre les vierges sages, bien que nécessité se posât d’identifier le dirigeable et de connaître ses intentions, belliqueuses, hostiles ou non. Charles Laughton déconseilla d’en venir aux sommations d’usage tant qu’il ne se serait pas assuré de la nationalité du ballon. Si ç’avait été le prélude à une invasion – les Anglais connaissaient les préparatifs napoléonides dans les arsenaux français, en particulier la construction des submersibles Fulton armés de torpilles au fulmicoton – cette « nef » volante eût été l’éclaireur de toute une armada.

L’espion demanda au capitaine des horse-guards de lui prêter sa longue-vue. L’azur du ciel, sa lactescence céruléenne, le miroitement d’opaline modéré de la mer délicatement colorée de turquoise et d’aigue-marine, permirent une observation aisée, le temps se maintenant miraculeusement au beau fixe. Cela conférait à la scène le caractère d’une anticipation picturale impressionniste, que seul eût pu restituer un Turner de trente ans postérieur. C’était à croire que Poséidon et Eole s’étaient montrés bienveillants envers les conjurés loyalistes. A la vue de l’Union Jack, hissé non par orgueil patriotique, mais par nécessité de prévenir une méprise fatale, la crainte s’émoussa et l’espoir s’aviva. Charles Laughton observa l’incontestable manœuvre d’approche du dirigeable vers le mât d’amarrage érigé à quelques yards. Cependant, nul n’étant prévenu de cette arrivée-là, personne n’était au sol pour aider le ballon oblong à accoster sans problème.  

Laughton héla tous ceux qui se trouvaient près du lieu d’arrivée, qu’ils fussent ou non marins, qu’ils s’y connussent en câbles, filins, grappins et cordages ou pas. Ni Blacas ni d’André ne consentiraient à se salir les mains au maniement desdites cordes. Ce furent des habits rouges, des privates qui accoururent, quelques sailors aussi, ceux que le commandement des HMS appelait Monsieur, qu’ils fussent pilote ou calfat, que leur vareuse s’ornât ou non de l’ancre des quartiers-maîtres.

L’arrimage put donc débuter. Les deux favoris du comte de Provence réagirent enfin, se dirigeant vers le mât à petites foulées, ridicules avec leurs culottes de nankin, leurs escarpins à boucles dorées et leur catogan poudré. Ils manquèrent trébucher sur les aspérités du terrain, tandis que les manœuvriers un peu improvisés effectuaient les gestes nécessaires avec le câblage et les filins. Les difficultés inhérentes à ce type de manœuvre la rendaient périlleuse ; la fragilité de l’enveloppe, même renforcée de cordages tressés et de filets d’acier, impliquait un risque d’accroc des grappins, de déchirure, et de fuite du gaz en cas d’erreur de mauvaise évaluation des distances, cela jusqu’à l’explosion. En outre, lors des orages, la foudre pouvait frapper et enflammer le tout. La possibilité que le mât d’amarrage fût lui-même foudroyé n’était pas à exclure, car il pouvait aussi servir de paratonnerre. Le temps de la cage de Faraday n’était pas encore advenu, et les Anglais n’avaient pas eu besoin de la plaidoirie de l’avocat Robespierre pour adopter l’invention de Benjamin Franklin.  















Il arrivait que le vent se mît de la partie et déstabilisât l’aérostat, le fît vibrer, osciller, tanguer, le déportant du mât, transformant la prise du ballon par les câbles et filins lancés depuis le sol, puis le halage – qui impliquait une force peu commune de la part des personnes postées à terre (combien de ho-hisse ! fallait-il prononcer ?) en opérations plus que dangereuses et pour les voyageurs, et pour les manœuvriers d’en bas. Afin que les frottements du chanvre et du métal n’écorchassent pas la peau des paumes, il était nécessaire que tous se gantassent. Le reste – la descente progressive du dirigeable halé par tous ces muscles d’hommes ahanant dont la gorge éructait en exultant l’onde sonore des chants héroïques des travailleurs de la mer et des ports (certains datant de la flibuste des Caraïbes et de Blackbearb) – s’apparentait à un appontage exécuté par le truchement des fiers-à-bras du lieu. Pure formalité…

Enfin, le ballon perfectionné atterrit. Les manœuvriers s’empressèrent d’ôter leurs gants, de cracher dans leurs mains. L’enveloppe de cuir ou de laine n’avait pas suffi à prévenir l’échauffement de la peau. En la nacelle, il y avait désormais cinq vivants et un mort. Guillaume, de son nom complet Guillaume Le Louarn, n’avait pas survécu à la trop grande perte de sang artériel.

 

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A suivre...

[1] Dans le cours réel de l’Histoire, la fondation de La Roche-sur-Yon est de cinq ans postérieure, par décret impérial du 25 mai 1804. Il s’agissait de pacifier le Bas-Poitou, marqué par les guerres de Vendée.


vendredi 8 janvier 2021

Camara Laye : comment on étudie l'Enfant noir au collège.

 

Ah, Camara Laye



 et "L'Enfant noir", ce classique de la littérature jeunesse du milieu du XXe siècle, paru en 1953, dont on découvrait avec ravissement des extraits ou "bonnes pages" dans les manuels de lecture en usage aux débuts de la Ve République ! Je croyais cet écrivain guinéen (1928-1980) disparu de notre panthéon littéraire contemporain, surtout depuis que la transposition moderne et libre de son oeuvre au cinéma,  par Laurent Chevallier, en 1995, avait insuffisamment convaincu les spectateurs... Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que Camara Laye était toujours connu de l'Education nationale, par un questionnaire proposé en classe de français de troisième du XXIe siècle, questionnaire dont voici les réponses. 

  Questionnaire Camara Laye l’Enfant noir.

 

1/ L’âge du narrateur : il l’évalue à 5-6 ans. Incertitude de la mémoire : phrase interrogative, « je devais être » et non pas l’affirmation « j’étais » … Emploi exclusif de l’imparfait narratif et accessoirement du présent de l’indicatif mais négatif (« Je ne me rappelle pas exactement »).

2/Le jeu avec le serpent : l’enfant utilise un roseau, qu’il a ramassé dans la cour (abondance des roseaux utilisés comme matériau de la palissade tressée) et l’enfonce dans la gueule du reptile. Le serpent avale progressivement le roseau comme une proie.

3/L’enfant est inconscient du danger. Ce danger est mortel. Une fois le roseau absorbé, le serpent approche sa gueule des doigts de l’enfant au risque que ses crochets le mordent (venin). « Je riais, je n’avais pas peur du tout. » « Il vint un moment (…) où la gueule du serpent se trouva terriblement proche de mes doigts ».

4/C’est Damany, apprenti du père, qui constate le danger et avertit le père, puis soulève l’enfant. Réactions de la mère : elle crie fort et administre des claques à l’enfant.  Plus tard, elle lui fait la leçon : avertissement de ne plus jamais recommencer un tel jeu.

(coupure dans le texte : (…))

5/L’enfant a retenu la leçon et pris conscience que les serpents sont des prédateurs dangereux. Certes, il a promis de ne plus recommencer, mais son attitude est ambigüe car Camara Laye précise : « bien que le danger de mon jeu ne m’apparut pas clairement ». Cependant, il a acquis un réflexe d’alerte face au danger : chaque fois qu’il aperçoit un serpent, il accourt prévenir sa mère. Celle-ci tue le serpent à coups de bâton, en s’acharnant sur lui. De fait, Camara Laye nous informe de deux choses : primo, il y a plusieurs sortes de serpents et ils diffèrent fort entre eux (prise de conscience de la diversité des espèces animales). Secundo : la manière dont les femmes tuent les serpents diffèrent de celle des hommes : elles les réduisent en bouillie à coups acharnés de bâton alors que les hommes les tuent d’un seul coup sec assené avec précision. Peut-être que le serpent souffre moins avec la seconde manière de le tuer.

6/Photo du film l’Enfant-lion : c’est une relation d’amitié, pas d’hostilité, ni d’inconscience. L’enfant a un geste d’affection envers le lion (si c’est un mâle, il est jeune car sa crinière n’a pas encore poussé) puisqu’il pose sa main gauche sur la nuque ou le cou du félin qui ouvre sa gueule pour exprimer, je suppose, son bien-être ou son bonheur. Sorte de caresse.

Grammaire :

 

7/ Imparfait de l’indicatif sur le mode interrogatif. Présent de l’indicatif avec la phrase négative « ne (…) pas ».

8/Capteur, capture, captation, captif (noms). Captiver, capturer (verbes). Captivant (adjectif).

9/Le serpent ne s’esquivait pas. Ou le serpent ne se soustrayait pas.

10/Figure de style avec « comme » : la comparaison. Quand le terme comparatif n’est pas utilisé, nous avons une métaphore.

11/Je me souviens d’un épisode marquant de mon enfance sans toutefois pouvoir le dater avec précision. L’ancienneté de l’événement favorise sa déformation, son embellissement. Je le vois encore : je jouais à proximité de la case de mon papa. Avais-je alors cinq ou six ans ? Ma seule certitude :  j’étais très jeune.

dimanche 6 décembre 2020

La Conjuration de Madame Royale : chapitre 7 6e partie.

 The Magnificent King of Scots, soi-disant Outarde rayonnante, filait à pleines voiles et à toute vapeur vers son destin. La frégate maquillée en brick-goélette filait bien ses douze nœuds, vitesse remarquable pour l’époque. Sachant que la distance jusqu’à Douvres par la voie du Channel était à peine de vingt-et-un milles nautiques, le capitaine, confiant en son navire, pouvait estimer que la destination serait atteinte avant l’après-midi.



La hune de la vigie du grand mât


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servait aussi de sémaphore, un sémaphore certes plus petit, et uniquement équipé d’un télégraphe mécanique à bras enrichi d’un système de miroirs. Cette même vigie avait reçu l’ordre de transmettre en langage codé à Douvres l’approche de l’unité. Au plus haut des falaises était érigée la structure nécessaire à la réception du message, falaises colorées d’albâtre que l’on apercevait déjà à l’horizon. La vigie s’exécuta, mais son regard aquilin remarqua qu’un aérostat suspect et amarré à une bouée se trouvait là, à onze heures, à une altitude d’environ sept cents mètres au-dessus des eaux, soit un peu moins de 2300 pieds. C’était là le premier obstacle à éliminer pour franchir la barrière du blocus. A l’aérostat gonflé à l’hydrogène flottait la nouvelle bannière royale honnie. L’on savait les aérostiers de Buonaparte redoutables : loin de se limiter à des tâches d’observation, ils étaient équipés de canons de petit calibre et de Gatling capables d’abîmer sérieusement voilures et coques, même renforcées d’acier. De son côté, l’aménagement de la hune en poste de tir aérien avancé imposait qu’elle fût dotée d’un système de coupole protectrice rétractable, prescience ou anticipation des positions des mitrailleurs des bombardiers du XXe siècle. Il ne manquait à l’attirail de la vigie que le masque stratosphérique et la calotte de cuir.

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L’homme avait abaissé la coupole blindée, juste à temps, car une première salve en provenance du ballon ennemi arrosa le grand mât. Celle-ci demeurait encore imprécise, mais les artilleurs napoléonides allaient ajuster leur tir. Trois options s’offraient à la riposte de la vigie-hunier : soit viser la godille ou gouvernail de l’aérostat afin de le déstabiliser, soit concentrer le feu sur la nacelle, en fauchant les servants et en tranchant les câbles qui la maintenaient en place via l’arrosage des rafales du canon à mitraille dont il disposait, soit, enfin, viser exclusivement l’enveloppe du ballon afin d’en faire une passoire qui perdrait son gaz, et se dégonflerait avant d’exploser.

Une deuxième salve, plus précise, frappa le pont et le gaillard d’avant, occasionnant des dommages aux haubans du mât de misaine et blessant plusieurs matelots. L’un d’eux bascula du bastingage à la mer. Les pièces des sabords étaient hors-jeu dans ce combat mer-air !

Le hunier dut calculer rapidement l’axe de pointage de son canon : trop bas, il manquerait sa cible ; trop haut, il ne ferait qu’effleurer l’enveloppe du ballon ennemi, dont la gutta-percha était gainée d’un réticule serré de chanvre doublé d’acier qui semblait la protéger efficacement. Il mitrailla d’abord les canonniers, non pas qu’il espérât les neutraliser, mais dans l’objectif de les distraire. Il venait d’opter pour un tir concentré sur l’enveloppe, à condition qu’il ne finît pas par manquer de munitions.

Les soldats de l’usurpateur interceptèrent le premier jet de mitraille ; un sergent fut blessé à l’épaule, mais l’officier chef de bord ordonna aussitôt le délestage de l’aérostat puis actionna la soupape. Tandis que quatre sacs de sable chutaient dans le Channel avec des plops horripilants, le ballon bondit dans le ciel de deux cents pieds, ce qui permit à la nacelle de surplomber nettement le grand mât et aux artilleurs de cibler exclusivement la hune blindée.

L’héroïque hunier-artilleur subit stoïquement le flux métallifère vicieux qui perça promptement la coupole de ses projectiles cylindro-coniques chargés de fulmicoton, tirés d’un hybride de mitrailleuse et de mortier. Hurlant de rage et de douleur, sanguinolent, percé de coups, notre gars originaire du Lincolnshire, un vétéran qui avait participé côté loyaliste à la guerre d’indépendance des Etats-Unis, assena une ultime rafale à la nacelle des séides de Buonaparte, rafale suffisante pour rompre deux câbles, trouer la partie inférieure de l’enveloppe et abattre deux servants. Il succomba, alors que l’adversaire, touché mais point vaincu, disposait encore d’une grande faculté de nuisance. Le masque buriné du guerrier de la mer se figea à jamais, une ultime balle explosive ayant broyé son cœur.

Ce fut alors qu’un spectacle extraordinaire s’offrit aux marins d’Albion. Surgissant d’une écoutille, Georges Cadoudal se précipita sur le grand mât et, aussi agile et impressionnant qu’un mâle dominant orang-outan de Bornéo, escalada les haubans, sauta de vergue en vergue, d’espar en espar, jusqu’à parvenir au poste de vigie dont il releva la coupole transpercée devenue inutile. Alors, profitant d’une accalmie ennemie, il rechargea la pièce d’artillerie du malheureux héros et, tout en jurant à tue-tête « Par Sainte Anne d’Auray ! » visa l’enveloppe de l’aérostat français en un tir ininterrompu.

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De sa lunette, l’officier du ballon avait vu ce colosse prendre la place du mort, mais il n’eut pas le temps de donner un contrordre qu’un jet fusant transperça tout : nacelle, hommes et gutta-percha, ce malgré le filet renforcé d’acier. Mauvais présage : la bannière napoléonide, lacérée, déchiquetée, tomba. Les Français succombèrent, métamorphosés en paquets sanglants, alors que l’enveloppe, affaiblie, trouée de toute part, finit par laisser échapper l’hydrogène délétère qui explosa en une boule flammée d’écarlate. L’aérostat captif, horrible torche aérienne, sans qu’on eût eu le temps de supposer qu’à bord demeuraient encore des survivants simplement blessés qui se voyaient mourir flambés, s’abattit de tout son haut, rompant même l’amarre qui l’attachait à la bouée qui eût mérité qu’on lui prêtât davantage attention.

Cette amarre-bouée était un piège mécanique habile et inédit, une invention perverse des ingénieurs dévoyés dévoués à Galeazzo, qui avait de la suite dans les idées lorsqu’il s’agissait de montrer son génie dans les arts de la guerre. Se détendant, s’ouvrant comme la poche du bec d’un pélican, elle éjecta par dizaines de curieux objets flottants, invraisemblables, d’un noir d’anthracite et hérissés de petites pointes, copies humaines des oursins, plus précisément du peuple extraterrestre des oursinoïdes d’Ankraks. Ces oursins artificiels s’en vinrent se propulser en direction de la coque du Magnificent King of Scots, comme mus par un aimant. 

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« Quelle est donc cette diablerie ? s’exclama le capitaine Burke.

- Les champs de mines-flottantes oursins ! Je pensais cette arme secrète conjecturale, simplement au stade du prototype ! répondit Maël.

- Oh my Lord ! Que Dieu nous vienne en aide ! »

 

*********

 

Deux unités venaient d’appareiller incognito de l’arsenal de Calais. L’on devine que l’une d’elles n’était autre que le sinistre steamer cuirassé de type Merrimack Amiral Villaret de Joyeuse armé de six canons Columbiad. L’autre représentait ces submersibles d’avenir, dérivés de l’engin de l’Américain Fulton, mais en plus grand, avec son étrange voile dorsale reproduisant la nageoire du même type, anticipation du Nautilus de Jules Verne, ainsi imaginé par le comte di Fabbrini qui avait œuvré à l’amélioration du prototype originel de la piste temporelle primitive. A son bord, outre l’équipage, se trouvaient Stanislas Fréron et son accompagnateur bédouin ou targui, en route pour l’Angleterre. 

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Le compte rendu du rescapé de la pseudo-Outarde, épluché par le commandement du port, avait permis de déterminer l’objectif du Merrimack : désormais, la cible avait un type et un nom, même faux et usurpé. Bien que les amiraux supposassent que les défenses du blocus (ballons et mines) pourraient rendre superflue la mission du cuirassé, le gouverneur de La Trémoille avait la conviction que l’adversaire loyaliste disposait de plus d’un tour dans son sac, étant puissamment appuyé par les Anglais. Il suffirait que le commandement suprême de l’Amirauté de Londres intervînt, engageant l’amiral Horatio Nelson en personne, pour que le nouveau gouvernement de Napoléon fût gravement freiné dans ses ambitions hégémoniques.

Cependant, Fréron avait exposé à La Trémoille ses objectifs ultra secrets : déstabiliser l’Angleterre de l’intérieur par les sabotages, les assassinats ciblés d’ingénieurs militaires et l’art de fomenter des désordres sociaux pour lesquels un nom de ralliement avait été forgé : John Ludd. La Trémoille se doutait toutefois que Fréron agirait davantage au bénéfice politique de Danton qu’au renforcement de la nouvelle dynastie, mais tout ce qui permettrait d’abattre l’ennemi héréditaire qui nous nuisait depuis la Glorieuse Révolution de Guillaume III serait le bienvenu. Quant au dernier représentant des prétendants jacobites, un cardinal médiocre, il croupissait à la Tour de Londres sans avoir pu participer au dernier conclave, à Venise, qui venait d’élire le falot Pie VII. La méthode, la stratégie de Danton, avaient peut-être plus de chance de succès que celle de Napoléon. Conseillé par Talleyrand, le roi non encore affermi avait préféré concentrer la lutte contre les colonies anglaises (d’où l’indépendance de la Jamaïque déjà évoquée) et préparait la double rébellion des Irlandais et des Ecossais, tandis que le prince-régent allié à la fougue juvénile de Madame Royale, espérait plus que jamais en les proches sécessions de la Bretagne, de la Vendée, du Poitou et de la Provence.

Charles Maurice de Talleyrand-Périgord avait quant à lui mal pris les nouvelles instructions de Napoléon : retrouver l’abbé de Firmont outre-Manche, objectif classé comme prioritaire, lui semblait une mission futile, de peu d’utilité, à moins que ce confesseur irlandais, déjà âgé, fût destiné à devenir le fer de lance de la révolte d’Erin. Enfin, percer le mystère du Baphomet s’apparentait davantage à de l’occultisme, de l’illumination, qu’à la mise en service de l’improbable arme absolue. Les données dont disposait le ministère des Affaires extérieures, fournies par nos services secrets, avaient localisé un curieux automate joueur d’échecs dont les pérégrinations foraines allaient de l’Autriche à la Bavière puis au Milanais : El Turco. Selon Napoléon, l’arme absolue consisterait en un couplage entre cet automate et la momie de Langdarma. Encore fallait-il monter l’expédition du Mustang. Or, deux espions du monarque venaient d’être envoyés aux Amériques, afin d’appréhender le grand explorateur Humboldt, qui venait de débarquer sur les côtes du Venezuela, pour ensuite le convaincre de diriger ladite expédition népalaise. De quels moyens coercitifs illégaux allaient-ils donc user ?

Ce fut à bord d’un second submersible Fulton que Talleyrand appareilla à son tour pour Albion, mais à Boulogne.

 

**********

 

Les mines-oursins flottantes étaient irrésistiblement aimantées vers la coque ferrée et cuivrée du faux brick-goélette. L’espoir d’échapper à d’effroyables explosions en chaîne paraissait aussi mince qu’une feuille de papier de tabac à rouler. Trois sinistres hérissons d’obsidienne s’en vinrent se plaquer, adhérer à tribord, juste au-dessus de la ligne de flottaison. Ils émettaient d’angoissants tic-tac car leur détonateur était doté d’une minuterie issue du perfectionnement du chronomètre Breguet. Même en relevant les sabords, même en essayant de pointer les pièces d’artillerie en plongée, chose inhabituelle, même en optant pour le tir à boulets rouges ou à boulets ramés, les artilleurs du capitaine Burke, aussi experts qu’ils fussent, n’avaient aucune chance de neutraliser les mines-oursins ; pire : ils déclencheraient leur explosion anticipée. La charge explosive était protégée à l’intérieur de la carapace de ces monstres mécaniques épineux acérés ; il ne fallait pas espérer que leur nage dans l’eau de mer altérât leur fonctionnement.

Adonc se produisit une première déflagration, qui pulvérisa deux sabords inférieurs de tribord et occasionna une voie d’eau. Deux artilleurs furent occis sur le coup, un troisième eut les jambes arrachées, sans oublier une dizaine de blessés coupés et éborgnés par les innombrables échardes et les éclats des plaques métalliques qui renforçaient la coque. 

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« Les pompes ! les pompes ! » hurla le second.

Trois oursins supplémentaires dardés adhérèrent à la poupe, menaçant le gouvernail et l’hélice dont nous avons tantôt parlé. Burke ordonna : « Bâbord amures ! » afin d’empêcher les mines d’attaquer l’autre flanc du navire. Cela eût équivalu à un éperonnage à bâbord. Le changement d’amure impliquait que l’unité virât lof pour lof. La manœuvre semblait désespérée, d’autant plus que les voiles carrées ne la facilitaient pas. Hélas, bien qu’elle fût couronnée de réussite grâce aux efforts conjugués de titans des marins et soutiers qui poussèrent à toute vapeur la chaudière, les diaboliques mines piquetées, comme dotées d’intelligence, suivirent le mouvement du faux brick, l’accompagnant comme un chien fidèle.

En bas, l’on s’acharnait à pomper ce qui pouvait l’être, à évacuer cette eau maudite qui se déversait en flux hideux par la brèche d’éventration des postes d’artillerie. L’homme aux jambes arrachées était mort, et son corps mutilé transporté en vain à l’infirmerie de bord. Les héroïques flibustiers ou réguliers de la Royal Navy entonnaient à tue-tête des chants triviaux afin de se donner du courage, couvrant de leurs voix rauques, enivrées de tafia, galvanisantes, le bruit entêtant de la pompe mécanique, le mouvement sans fin de ses bras qui la rendaient semblable à quelque insecte semi-aquatique à la chitine ferreuse.

Alors se produisit la deuxième déflagration, qui lésa le gaillard et le château arrière, là où se situaient les quartiers du commandant et de ses officiers. Toute la structure du Magnificent King of Scots fut ébranlée. Le vaisseau craqua, les gréements tremblèrent, oscillèrent, comme proches d’être abattus par un séisme marin. Des nuées d’écume aspergèrent les ponts, les écoutilles, éclaboussant tout ce qui s’y trouvait. Le navire chaloupa et commença de gîter, privé de gouvernail et de boussole.

Un cri non identifiable, humain ou bestial, stridula. Une silhouette furieuse émergea en surface, comme éjectée des cales, Erinye hystérique, harpie démente, tumescente d’hubris. Elle s’agitait toute, brandissant une paire de pistolets, hirsute, l’habit de voyage à demi arraché, pendeloquant telles des guenilles squameuses, dévoilant une gorge impudique et pellucide de juvénile Vénus du style grec sévère.

C’était Félicitée Flavie. Toupinant sur ses jupes et jupons qui friselisaient et froufroutaient à la diablesse, se moquant de son impudicité, elle se pencha au bastingage de bâbord qui gitait plus que jamais, au risque qu’elle chût en pleine mer puis, ajustant ses armes de poing, tira à bout portant sur une harde d’oursins de suie, les criblant de projectiles explosifs, provoquant leur éclatement prématuré avant qu’ils se collassent à la coque, puis, gloussant, satisfaite de son exploit, d’un rire déraisonné enfantin et malséant.

« Nous vaincrons, messieurs, nous vaincrons ! » scanda-t-elle hallucinée, ses yeux roulant en ses orbites.

Maël et Cadoudal venaient de trouver une autre parade, plus destinée à retarder le naufrage qu’à annihiler définitivement les mines qui pullulaient comme des rats dans une Cloaca non curée. Elles accouraient de toute part, venues de toutes les directions cardinales, obéissant au signal de leurs compagnes de l’avant-garde. C’était une nouvelle société d’insectes, de fourmis pélagiques et benthiques, caparaçonnées d’armures hérissées de pointes empoisonnées, fléaux d’armes nageurs. Elles témoignaient d’une sorte de cognition cybernétique, d’intelligence non biologique, digne des nanites de l’Empire Olphéan. Elles représentaient une race nouvelle d’archidémons synthétiques, acheiropoïètes, robotique baroque jaillie non plus des méninges industrieuses du Maudit mais de son mentor non humain, la Mort Johann van der Zelden, donateur du translateur temporel par lequel Galeazzo avait pu mettre ce monde dévié en route. Les piquants noirs, comme enchâssés en leur cuirasse, enracinés en bulbes et follicules pileux rigides, paraissaient exsuder, transsuder, suer, un curare foudroyant. Ces oursins demeureraient-ils invaincus ?

Faisant fi du délire de Félicitée Flavie, dépoitraillée et décoiffée, qui avait vidé ses pistolets, Maël et Georges, porteurs de fûts d’acide (on se demandait à quoi eût pu servir une telle marchandise de contrebande, si ce n’était aux chimistes des arsenaux de la Navy), les ouvrirent et déversèrent sans hésiter leur contenu sur les mines infernales, supposant que cet acide suffirait à ronger les carapaces et le mécanisme interne, rendant détonateur et explosif inopérants. Une partie du liquide se perdait en jets fumants manquant leurs cibles mouvantes. Les monstres étaient malins, vicieux ; ils faisaient des écarts incessants, mais, lorsque les deux loyalistes atteignaient leur but, les bêtes se désagrégeait en fumerolles blanchâtres et braisillantes, en émettant comme un cri crépitant d’agonie. Il était évident qu’elles souffraient. La structure ou test mise à nu, l’oursin extraterrestre sombrait, mort, sans demander son reste.

Nombreux furent ses semblables qui succombèrent d’une pareille façon, en des solfatares et geysers acidulés brûlants, jaillissant d’une carapace dissoute par l’acidification, transmutée en un lait de chaux bulleux, phénomène chimique qui n’était pas sans évoquer l’extinction massive supposée des espèces océaniques pourvues de carapaces et téguments durs, des radiolaires aux trilobites, à la fin du Permien. Toutes ces vapeurs portées à ébullition, tous ces gaz de chaux, engendrèrent une brume bouillante, sudorifique, qui enveloppa le Magnificent King of Scots, brume irrespirable apparentée à un smog acide comme pouvait en produire le Londres industriel. Gare à ceux demeurant à l’air libre ! Si Maël, Cadoudal, le capitaine et Félicitée Flavie comprirent qu’il leur fallait redescendre dans les soutes, quelques imprudents marins demeurèrent sur le pont, s’étouffant et crachant leurs poumons en lambeaux histologiques sanglants, mourant en moins de deux minutes. Leur toux horrible retentit de la proue à la poupe.

Comme pour parachever le cauchemar, un bruit émergea du brouillard. Ce n’était pas là une corne de brume mais quelque mugissement étrange, trémulant et sourd, animal peut-être. Cela s’apparentait au chant de quelque prédateur, d’un cétacé singulier, d’un rorqual antédiluvien, sonar d’un Basilosaurus ou Zeuglodon tertiaire, à moins qu’il se fût agi de quelque cri de prédation émis par un Elasmosaure encore plus préhistorique. 

L’autre Bête se montra enfin, surgie du smog, titanesque. Tortue disproportionnée, bosselée de concrétions rappelant des tourelles, concrétions desquelles pointaient, ithyphalliques, des bouches rigides et creuses ; tortue crénelée, mue par le feu, filant ses quinze nœuds, à la carapace d’acier teintée d’une nuance rouille dysharmonique, à l’éperon-rostre agressif et aiguisé, aux pièces de Columbiad prêtes à éjecter leurs obus létaux.

« Le Merrimack ! » hurla un officier marinier.

« Canonniers, tous à vos postes ! » ordonna le capitaine Burke.

 

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Pierre-Simon de Laplace venait d’achever dans les délais impartis par Napoléon son étude de la Telluris Theoria Sacra de Thomas Burnet. Il s’attela à la rédaction du rapport qu’il destinait au nouveau tyran. 

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Il avait effectué une découverte fortuite : un manuscrit constitué de lames de cyprès himalayen, rédigé en une langue asiatique faite de glyphes historiés et bariolés, manuscrit qui était cousu dans la doublure de la reliure du traité de Burnet. Le chevalier de Lamarck, féru de botanique, l’avait aidé dans l’analyse et la provenance du bois, mais l’écrit demeurait indéchiffrable. Cependant, parmi ses enluminures figurait une série de sphères aux teintes diverses, que Laplace n’hésita pas à comparer à celles du frontispice de la Telluris. Il y décela un aspect synoptique, traçant une correspondance entre les différentes sphères, remarquant, dans son analyse spéculative, une inversion de la série tibétaine par rapport à celle de Burnet. Pour lui, cela ne faisait aucun doute : il avait affaire à une cosmogonie, mais, au lieu de partir de la création de la Terre pour aboutir au globe actuel, les étapes tibétaines procédaient à l’envers. Tout cela s’apparentait à ce que les Anciens qualifiaient d’Anacouklesis.

Laplace avait demandé au Maudit de l’éclairer un peu. Di Fabbrini avait révélé peu de choses, par prudence, si ce n’était l’influence d’écrits gnostiques et néoplatoniciens, semi-légendaires, datés entre les principats d’Antonin le Pieux et de Gallien. Il refusa d’en dire davantage.

Dans son rapport, assez fumeux, l’astronome usa du mot grec Gaïa, associant une couleur à chaque sphère, à chaque étape de l’histoire mouvementée de la Terre. C’était là une clef, encore eût-il fallu connaître la porte qu’elle ouvrait.

Le savant établit une table de correspondances multiples, qu’il ne cessait d’enrichir, de complexifier au fil de sa rédaction alambiquée. L’esprit d’analyse l’emporta sur celui de synthèse, au risque de l’inintelligibilité. Non content d’associer, par les règles synoptiques, Burnet et les philosophies orientales, Laplace, sans qu’il comprît comment – c’était comme si une entité l’eût possédé et lui eût dicté ce qu’il devait écrire – se hasarda à l’ajout d’une troisième énonciation d’étapes, de stades, qui, cette fois, concernait la science toute neuve de l’embryologie. Pour cela, il avait sollicité l’aide de Bichat. Il tint au respect de la chronologie. Ainsi se trouvèrent associées, appariées, en un raisonnement épistémologique qui anticipait Ernst Haeckel, les étapes de l’édification de l’être humain et celles de notre planète. Laplace avait œuvré afin qu’elles coïncidassent, de la moins avancée à la plus élaborée, de la plus ancienne à la plus récente. Tant pis pour l’ordre inversé du manuscrit tibétain ! Si Galeazzo di Fabbrini avait daigné en dévoiler plus à notre futur marquis, il lui aurait révélé l’existence du codex gnostique intitulé Embruon Theogonia, ouvrage du IIe siècle de notre ère, rédigé par un philosophe gréco-indien nommé Cléophradès d’Hydaspe. Ce codex appartenait à toute une série qui permettait, à la lecture de certaines formules oratoires, l’ouverture de portes vers d’autres univers et d’autres temps. Le Baphomet lui-même possédait de telles facultés ; Napoléon s’en doutait, Talleyrand et di Fabbrini le savaient intimement. Chacun usait de faux-semblants, l’un trompant et bluffant l’autre dans une course effrénée vers le pouvoir absolu, vers la maîtrise de l’Univers lui-même.

Ainsi, l’importance de la Vénétie, de la ruine du régime des Doges par les armées de celui qui n’était pas même encore connétable, seulement puissant général en l’an 1797, cachait un pillage d’importance : la prise de guerre des codex de Cléophradès…

Napoléon le Grand n’avait su qu’en faire, mais Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord avait compris d’emblée leur importance. Les humanités avaient fait le reste : fort de leur traduction, Talleyrand était parti en quête des derniers représentants de la secte gnostique en Europe et ces derniers, fait incroyable, l’avaient initié à leurs secrets et intronisé grand-prêtre ! Cette secte se dénommait pompeusement Eglise des Tétra-Epiphanes.

Dans l’affaire, Talleyrand avait lésé et spolié les Habsbourg : la dynastie s’était longtemps transmis la dignité gnostique, la grande-prêtrise, de l’Espagne à l’Autriche, la déléguant tantôt à un Grand Inquisiteur, tantôt à un grand dignitaire (comte d’Olivares au XVIIe siècle, prince de Cellamare ou Cardinal Alberoni au XVIIIe) jusqu’à ce que, dernière détentrice officielle de cette dignité, Marie-Thérèse y eût renoncé en 1748 au bénéfice non souhaité des Hohenzollern. Frédéric II de Prusse mort en 1786, le « trône » tétra-épiphanique était demeuré vacant onze années. Le nouveau pape, Pie VII, s’était étonné que Venise fût devenue la plaque tournante d’un espionnage international très spécial, car y luttaient les services secrets français, prussiens, autrichiens et russes en quête des secrets gnostiques.

Laplace avait désormais sous les yeux un tableau synoptique bariolé délirant auquel il tentait de donner un sens.

Gaïa la noire débutait la série de Burnet, mais affrontait Gaïa la jaune des Tibétains.

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 Cela gênait d’emblée Laplace : il eût préféré, sans pouvoir encore l’expliquer, une correspondance noire-verte, plus logique. Notre astronome qui prétendait se passer de l’hypothèse de Dieu dans le cosmos se voyait contraint de mettre en parallèle les versets de la Vulgate consacrés à la Genèse avec ces colonnes de sphères coloriées reliées à la formation d’un humain. Une gravure médiocre reproduisant le tapis de Gérone lui avait servi de caution biblique, si l’on peut l’écrire.

Gaïa la noire incarnait pour l’Occident, pour Burnet, l’étape primordiale : sphère de ténèbres potentielle, non constituée, d’avant le Fiat lux, eaux de jais au-dessus desquelles planait l’esprit de Dieu. Cette planète en devenir passait au rouge ardent, planète en fusion, à la croûte brûlante, au volcanisme exacerbé, bombardée de météores qui en faisaient un enfer dépourvu de toute vie palpable. Or, en face, la Vie était déjà là par les figures successives de l’œuf fécondé puis de la première division cellulaire, suivie de tant d’autres. Là était l’exploit insoupçonné de Bichat et Laplace : dans le vrai cours du temps, ils avaient ignoré la théorie cellulaire, mais Galeazzo, par ses connaissances futures, la leur avait insufflée, bouleversant ainsi l’histoire des sciences en donnant à la France, supposait-il, une avance irrattrapable dans le domaine des sciences de la Vie et de la Nature.

Puis, après des millénaires hypothétiques, Gaïa s’était refroidie, devenant grise…puis orange : c’était la marque de l’apparition de l’oxygène, de l’oxydation de l’atmosphère primitive, de la mise en route de la pré-Vie, puis de la Vie elle-même : les monères d’origine moururent, incapables de synthétiser ce poison oxydant, cédant la place à des micro-organisme dotés de la capacité de photosynthèse : les cyanobactéries, mot inusité en 1800.

Mais il leur avait fallu l’eau pour s’engendrer, pour se développer, pour gagner : Gaïa la bleue était née après qu’une eau diluviale se fut déversée sur notre planète, donnant naissance à une Pan Thalassa. Aucune terre, aucun continent, n’avait encore émergé. Du côté embryonnaire s’étaient succédé la morula, boule indifférenciée de cellules (stade de Gaïa grise), puis la blastula invaginée (Gaïa orange), ensuite la réorganisation générale des trois feuillets embryonnaires, partage des couches de tissus et prélude à l’organogenèse : la gastrulation coïncidait avec Gaïa bleue. Dans leur naïveté, Thomas Burnet, Pierre-Simon de Laplace mais aussi Georges Cuvier assimilaient à tort cette planète bleue à celle du Déluge universel, événement mentionné dans maintes cultures et civilisations.

C’était oublier que Thomas Burnet était théologien. Le frontispice de la Telluris Theoria Sacra représentait sept sphères. L’ambiguïté du dessin suggérait qu’on pût le lire dans les deux sens, puisque ces Terres constituaient un cercle rotatif : soit dans le sens des aiguilles d’une montre, soit par une rétroversion. Cependant, Gaïa verte ne constituait que la sixième des sphères, celle supposée présente, avec ses continents, ses mers, ses montagnes, ses fleuves et ses forêts. Nulle théorie des Pangées successives en cela ! Gaïa verte coïncidait avec la neurula embryonnaire. Mais, rappelons-le, il existait une sphère ultime, la septième du système britannique : Gaïa jaune. Si l’on optait pour une lecture du frontispice dans le sens de rotation des aiguilles, l’on aboutissait à la Terre métamorphosée en soleil ardent, sorte de nova improbable. C’était là le devenir, un devenir de feu rénové, et la Gaïa asiatique pouvait au contraire signifier, en tant que première sphère, le commencement solaire, source de vie, alors qu’une lecture étroite de Burnet voudrait dire son inversion morbide : un astre stérilisé par le feu ardent, jaune comme le désert, où aurait disparu toute vie, où l’eau se serait évaporée. Gaïa jaune, du point de vue oriental, symbolisait l’or, la brillance, la pureté, le Nirvana bouddhique, la Paix préludant à la réincarnation après les quarante-neuf jours d’errance au Bardo. Mais aussi, ce qui dépassait les connaissances acquises en 1800, le renouvellement cyclique du monde, le nouveau départ du nouveau Big Bang. La roue des sphères tournerait, en une rotation sans cesse recommencée, de réincarnation en réincarnation, de cycle en cycle, jusqu’à l’achèvement. Rien de tout cela en Occident, hélas !

C’était pour le théologien britannique un avenir d’Apocalypse, de fin de toute chose, de parousie, en correspondance avec le passage de l’embryon au fœtus, menant au terme de la gestation, à la naissance de l’Homme. Pour le malheur de la planète, malgré le sacrifice du Christ, sa résurrection et la fondation de la Nouvelle Alliance ? Etait-ce oublier qu’en son inversion du cours, la Gaïa des Tibétains s’achevait par le commencement, par la Terre noire ? Etait-ce là un néant, ou une fin provisoire que la conception cyclique sauvait, car tout était par essence voué à l’éternel retour, au recommencement ? Si en Occident, noir préludait à jaune, un jaune terminal, en Asie, jaune préludait à noir, un noir qui n’était pas Mort mais Renaissance. Conjecture ! Eschatologie contradictoire !

En clair, sans qu’il l’admît, Pierre-Simon de Laplace venait de révéler de manière plus ésotérique que scientifique la clef de la fin des temps : l’Homme, à terme, porterait et assumerait le lourd fardeau de la responsabilité de la fin du monde…  

A ces spéculations polluant sa pensée, le scientifique frémit ; il prit la décision d’édulcorer son rapport, d’en présenter au despote une version tronquée et plus simple.

Mais il avait oublié un élément primordial : celui où deux stades coïncidaient dans les séries tibétaine et occidentale.

Noir-jaune, rouge-vert, gris-bleu, orange-orange, bleu-gris, vert-rouge, jaune-noir… Le télescopage de deux teintes chaudes, les orange, avec l’étape du blastocyste, formait la véritable résolution de l’énigme, qui permettrait peut-être d’atteindre la chambre mortuaire de Langdarma. 

 A suivre...

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