samedi 6 octobre 2012

Aurore-Marie ou Une Etoffe Nazca. Premier épisode.

Chose promise, chose due : voici le premier épisode de la version améliorée de l'ancienne nouvelle Etoffe Nazca, où je me suis permis de couper, de ratiboiser ce qui n'allait pas, d'ajouter, d'améliorer ailleurs, avec, en prime, une scène inédite, assez ambiguë et significative pour qui a lu Le Trottin, scène que vous découvrirez dans une prochaine semaine ...

Roman d’une uchronie enfuie

Par Christian Jannone

Premier épisode.


Saint-Germain-en-Laye, août 1877. Un pavillon jouxtant le château de Saint-Germain, musée des Antiquités Nationales. Un intérieur bourgeois cossu.

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Le petit vieillard bedonnant au ridicule toupet blanc et aux lunettes cerclées s'impatientait. Il jouait nerveusement avec une chevalière apparemment en or qu'il avait ôtée de son majeur gauche. Le vieil homme politique pensait :
« Le comte prend son temps ! »
Celui que les caricaturistes surnommaient, selon leur inspiration, « Monsieur Dosne », « le Foutriquet », « Mirabeau Mouche » ou encore « le serpent à lunettes »
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 attendait un visiteur d'une importance vitale, non pour l'avenir politique de cette France qu’il avait servie depuis un bon demi-siècle, mais pour celui de l'humanité tout entière ! Certes, il avait tiré le pays d'un très mauvais pas : l'occupation prussienne et cette sécession rouge de la Commune qu'il n'avait pas hésité à écraser comme un vil insecte au cours d'une Semaine Sanglante à souhait, qui avait surpassé en sauvagerie - et dans un laps de temps bien plus limité - les exploits d'un Robespierre et d'un Carrier ! La Patrie, hélas ingrate, avait remercié son héros dans le mauvais sens du terme, deux années seulement après ces événements, le poussant à la retraite politique, lui, le vieillard providentiel, malgré son ralliement peu suspect d'équivoques en faveur d'une République nécessairement conservatrice ! Nécessairement...il aimait ce mot, cette famille de termes… Ancien opposant au neveu du Grand Empereur, il avait brillé au Corps législatif issu des élections de 1863, grâce à ce mémorable discours sur les libertés nécessaires, affichant par là même, au delà d'un simple glissement sémantique, une mutation politique vers la « gauche » libérale, lui l'orléaniste pur jus ! Plus proche désormais politiquement de la comtesse d'Haussonville que de son pourtant parent le duc de Broglie, présentement président du Conseil des ministres... Il était marseillais d'origine et se nommait tout simplement Monsieur Thiers !
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En ce mois d'août 1877, le vieil homme sentait que son parcours terrestre arrivait à son terme. Il avait quatre-vingts ans et était en quête d'un successeur, non pas pour l'État, mais pour ce que l'on nommait le Pouvoir... Concernant la France elle-même, Monsieur Thiers se sentait rassuré : certes, ce stupide maréchal de Mac-Mahon
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 avait imprudemment provoqué le camp républicain lors de cette mémorable crise politique du 16 mai dernier. Il avait usé du droit de dissolution que lui conféraient les nouvelles lois constitutionnelles de 1875. Mais la conviction du vieillard était forte : aux élections anticipées à la Chambre, qu'il ne verrait peut-être pas, les républicains l'emporteraient et Mac-Mahon se soumettrait...ou se démettrait ! Monsieur Thiers attendait donc qu'on lui présentât la personne choisie par ses agents pour lui succéder.
Enfin, le valet vint annoncer la bonne nouvelle :
« Monsieur le comte Artus de Kermor-Ploumanac'h vient d'arriver en compagnie de deux  personnes. Il souhaite être introduit, mais il demande que les deux autres visiteurs patientent quelques temps dans l'antichambre.
- Bien, Onésime. Faites comme monsieur le comte le demande. Qu'il vienne d'abord seul dans mon cabinet.
- Oui monsieur.
- Monsieur le comte vous a-t-il communiqué les noms des deux personnes qui l'accompagnent ?
- Que non pas, monsieur. Elles sont restées sur le perron, mais j'ai vu qu'il s'agissait d'un père de famille et de son enfant.
- Un père de famille ? Serait-ce lui l’Élu, le Successeur ? Pourquoi viendrait-il avec son enfant ?
- Je ne le sais pas, monsieur. »
Quelques minutes plus tard, Adolphe Thiers accueillit dans son cabinet le comte de Kermor-Ploumanac'h. Les deux hommes se congratulèrent chaleureusement.
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« Il est amusant de savoir que, dans la vie publique, nous sommes officiellement deux adversaires politiques ! s'exclama le noble breton.
- Vous avez siégé parmi les chevau-légers et même voté contre moi, contribuant à ma fâcheuse démission de 1873 ! Vous êtes un fieffé légitimiste, partisan du drapeau blanc et du comte de Chambord, soutien sans faille de Broglie et Mac-Mahon, alors qu'en fait, dans notre vie secrète...
- Qui se soucierait de notre chevalière ? reprit Artus de Kermor-Ploumanac'h. Même mon frère Maël ignore mes activités officieuses! Quant à mon cousin Alban de Kermor...
- Alban, l'adversaire du comte Di Fabbrini ?
- Lui-même !
- Tout cela remonte à 1867 ! Cet idiot d'Italien n'a jamais pu découvrir la connexion entre son repaire des arènes de Lutèce et notre propre réseau souterrain. L'imbécile ! Par contre, ces salauds de communards ont bien failli percer notre secret ! C'est pour cette raison que j'ai réprimé leur révolte, utilisant la Semaine Sanglante comme leurre officiel. Il ne fallait pas que naisse le « Cavalier Rouge » de l'Apocalypse de Daniel !
- Mais, Monsieur Thiers, ou plutôt, Grand Prêtre, cet écrit apocryphe ne dit-il point que le « Cavalier Rouge » ne doit voir le jour que dans deux ans et les autres cavaliers le suivre jusqu'en l'an 1900 ?
- Savez-vous que le « moment » est venu, comte ? Cela fait exactement huit cents ans aujourd'hui que l'Opus Major du Grand Prêtre Gerbert d'Aurillac
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 a subi la destruction, du moins si l'on en croit la chronique d’Orderic d'Issoire. C'est donc pour cette raison que vous êtes venu à la bonne date me présenter le futur Élu... car je ne sais si je serai encore en vie la semaine prochaine !
- Permettez-moi de rectifier, Grand Prêtre. La future Élue...
- Comment, comte ! Une femme ! Vous m'en voyez tout ébaudi ! Je pense que, au vu de votre rectification, il est temps d'introduire les deux personnes que vous avez accompagnées jusqu'à mes provisoires pénates.
- Je n'en ferai rien. Elles patientent dans l'antichambre. »
Adolphe Thiers trahit son exaspération ; ses mains tremblèrent.
« Je n'en puis plus, comte ! J'attends cet instant depuis trop longtemps, depuis mon adoubement par François Vidocq en 18**.  Je sonne Onésime ! »
Obéissant à l'appel de son maître, Onésime s'exécuta avec style.
« Monsieur le baron Albéric de Lacroix-Laval et sa fille, mademoiselle Aurore-Marie Victoire de Lacroix-Laval ! »
Thiers ne put réprimer sa surprise à la vue des deux visiteurs :
« Mais c'est une fillette ! », dit-il à l'oreille d’Artus.
Le baron Albéric de Lacroix-Laval, un quadragénaire aux favoris blonds, vêtu d'une redingote noire malgré la saison, gibus, canne et gants en main, salua l'homme d'État tandis que sa fille effectuait une gracieuse et obséquieuse courbette, comme si elle eût été à la cour de Versailles sous Louis XV. Très intimidée et rouge, la fillette dit, d'une toute petite voix hésitante :
« Monsieur, j'ai...bien l'honneur ! »
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Sa silhouette était étonnamment gracile et une grâce et une douceur naturelles l'habitaient. On lui aurait donné onze ans, à cause de sa petite taille, mais elle en accusait quatorze. La jeune demoiselle était vêtue d'une robe à tournure gris souris à la dernière mode, en cela que depuis 1876, l'ampleur du pouf s'était réduite. Un nœud bleu de roi agrémentait celui-ci. Ce délicieux vêtement était encore court, conformément aux usages en vigueur chez les demoiselles de ce temps, puisqu'il dévoilait les chevilles et les bottines noires de celle que Monsieur Thiers se voyait obligé d'appeler l’Élue. La jeune Aurore-Marie avait de curieuses petites mains blanches aux doigts fins et longs, très douces. Ses joues étaient roses, son visage triangulaire, et son nez un peu longuet, bien que fin lui aussi. Ses pommettes, quelque peu marquées, lui conféraient l'air d'une jeune chatte. Par dessus tout, trois éléments sublimaient son adolescente beauté, bien qu’elle fût assez maigre : un blanc cou de cygne orné d'un camée, insolite chez une enfant de  cette taille, des yeux noisette clairs aux éclats d'ambre orangé et surtout, l'extraordinaire parure d'une chevelure harmonisée avec l'iris inoubliable de ce regard rêveur qui frappait ceux qui l'observaient. On l'eût prise pour une juvénile Marie de Magdala... En théorie, les demoiselles conservaient leurs cheveux non attachés, non coiffés en chignon ou en anglaises, ce qui affirmait leur statut. Mais Aurore-Marie les portait très longs, et, afin d'éviter que leurs somptueuses volutes d'or, de miel et de cendres ne retombassent jusqu'à ses mollets, elle prenait soin de les retenir en arrière et de les domestiquer par le biais d'une résille de faille, elle-même complétée d'un ruban de velours gracieusement noué, de la même teinte bleue que celui de la robe, sans omettre le petit chapeau gris perle tout fleuri posé amoureusement sur cette tête de poupée où, cependant, quelques mèches ondulées châtain-blond clair défiaient l'ordonnancement de l'ensemble en jaillissant effrontément sur le front de porcelaine d'une manière quelque peu canaille. La petite coquette avait tout d'une sylphide câline. Monsieur Thiers ne put réprimer une exclamation à l'adresse du père, qui lui expliquait son origine lyonnaise :
« La belle enfant que vous avez là, monsieur le baron ! »
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A suivre.
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dimanche 30 septembre 2012

Prochainement

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Vous retrouverez prochainement sur ce blog la version réécrite et améliorée de la nouvelle Etoffe nazca sous une forme à suivre, plus feuilletonnesque, avec un nouveau titre : Aurore-Marie ou Une Etoffe nazca.
Charlotte Dubourg y demeure la vedette incontestable et incontournable.
A bientôt sur Bazarnaum à Agartha city.

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samedi 22 septembre 2012

Aurore-Marie de Saint-Aubain et la duchesse d'Uzès : la sculpture.

Retour à des textes plus grand public sur ce blog après le feuilleton fleuve sulfureux du "Trottin".

Suite du précédent épisode publié sur ce blog en 2009.

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Aurore-Marie, après un franc souper, avait goûté à un repos paisible, appréciant cette douillette nuit enfouie dans la literie moelleuse d’une chambre très vieille France, au mobilier qui n’avait rien à envier à celui du Petit Trianon. Elle aima fort que la domesticité lui servît son déjeuner au lit, alors qu’elle demeurait anonchalie dans un vaporeux déshabillé de mousseline couleur lavande enveloppant son corps maigre. Elle conservait sur sa peau l’empreinte fragrante et persistance du parfum de chypre dont elle s’était enduite pour son premier soir. Une impression étrange et déroutante la traversa, alors qu’elle se remémorait la liste des invités : le comte Dillon,
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 à la particule sans doute usurpée, Arthur Meyer, Rochefort, le marquis de Breteuil, revenu de Londres, Alfred Naquet, Gyp,
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 le baron Hermann Kulm, d’autres encore… ecclesia religieusement réunie sous l’égide de la duchesse afin d’entendre la Révélation des derniers plans de la bouche même du brav’général. Il tardait à Aurore-Marie que se manifestât cette nouvelle Harmonie du Soir, où, en compagnie de Marguerite de Bonnemains, elle se livrerait elle-même à une petite démonstration mondaine de ses talents de pianiste et de versificatrice héritière de Psappha. Nous venons de le dire : Madame se troublait. C’était une impression fugitive, presque une virtualité, teintée de pressentiments… Deanna serait là ;

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 elle ne pouvait expliquer cette intuition intime, mais elle savait… Cela signifiait que sa volonté aspirait à contrôler les événements, à empêcher qu’on en détournât le cours nécessaire à l’accomplissement du Grand Dessein de la Revanche… en même temps que ses sentiments profonds envers l’aimée imaginée pourraient enfin se concrétiser, puisqu’elle l’avait vue, bien réelle, dans le train.  Or, Madame la baronne de Lacroix-Laval n’ignorait pas qu’il existait un écheveau de probabilités, inextricable, où s’entremêlaient, s’intriquaient, des possibles multiples. En 1873, on avait forgé un néologisme pour exprimer cela : uchronie. Cela signifiait qu’il fallait que tous évitassent la survenue d’un grain de sable susceptible de faire capoter tous les projets de Georges et de Madame Marie Adrienne Anne Victurienne (prénom qu’elle avait en détestation) Clémentine de Rochechouart de Mortemart. Si ce grain de sable grippait toute la machinerie savamment huilée et mise au point - métaphore digne de Monsieur Jules Verne dont Aurore-Marie n’ignorait point les sympathies nationalistes - tous ici basculeraient dans une réalité différente consacrant la ruine de l’entreprise boulangiste. Aurore-Marie était une des rares personnes de ce siècle capable de raisonner ainsi, en plusieurs temps probabilistes et parallèles. Peut-être était-ce dû à son initiation d’octobre 1877 qui l’avait consacrée comme Élue ; peut-être la chevalière du Pouvoir cléophradien instillait-elle ces idées saugrenues dans sa cervelle ?
 Alphonsine l’avait habillée après qu’elle se fut toilettée. Aurore-Marie avait rendez-vous avec la duchesse en son atelier de sculptures. Guidée par un majordome porteur d’un archaïque flambeau surchargé de dorures, elle traversa l’exquise bibliothèque riche d’Elzévirs et d’éditions princeps, avec sa galerie de bois et ses portraits, dont celui de Mademoiselle de Lavallière par Mignard en costume de Marie-Madeleine. Au doigt de la poétesse, la chevalière phosphorait comme un fantasmagore de Robertson, ajoutant au mystère de cette galerie peuplée d’ancêtres en buste ou en toile des Crussol d’Uzès. Marie Clémentine (pour les intimes), avait rappelé à la baronne de Lacroix-Laval l’agencement du château ; l’atelier jouxtait sa chambre à coucher, au premier étage. Dès qu’elle y eut pénétré, Aurore-Marie constata que son amie avait revêtu la défroque de Manuela, son nom d’artiste, une peu seyante blouse  grise en toile.
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« Ah, ma très chère, veuillez s’il vous plaît prendre tout comme moi vos précautions. Il serait messéant que votre toilette matutinale fût souillée par l’argile crue de mes modelages…Permettez à Jérôme (c’était là le nom du majordome), qu'il vous aide à mettre cette autre blouse prévue pour les visiteurs.
- Mais, rougit Aurore-Marie, cela n’est point un vêtement convenable, féminin, que dis-je ?
- Point d’enfantillages. Laissez-vous vêtir.
- C’est inesthétique, laid…infâme en tout point. Cela me messied fort !
- Petite coquette, je vous reconnais bien. Allons, observez bien mon art. Je vais esquisser votre propre buste.  Installez-vous sur ce fauteuil et prenez la pose que je vous indiquerai. »
 C’était bien parce que celle qui donnait les ordres était plus titrée qu’elle qu’Aurore-Marie ne se fit pas prier. Elle se laissa faire lorsque Manuela corrigea sa pose, allant jusqu’à toucher sa frimousse de poupée de porcelaine candide afin qu’elle présentât un profil avantageux, de trois quarts, qui masquait quelque peu la dysharmonie de son nez pointu. La duchesse ébouriffa légèrement la chevelure de la baronne, dérangeant les anglaises.
« Cela vous confère une allure inspirée par les muses, un peu sauvage, mystique même. Prenez votre expression la plus hallucinée, comme si le Saint-Esprit venait de vous habiter. Jouez les poëtesses prophétesses…
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- Cela sera-t-il long ? s’inquiéta Aurore-Marie.
- Dix minutes d’immobilité, le temps que j’esquisse le rendu général de votre ovale pur, que je modèle vos cheveux avec la plus grande exactitude et que je confère à la glaise l’expression vraie de votre personnalité d’exception. »
 En fille narcissique, songeant que peut-être, en un prochain Salon, ce buste deviendrait un emblème adulé, une image officielle de sa petite personne, Madame de Saint-Aubain accepta de garder la pose aussi longtemps que nécessaire. Une fois satisfaite du résultat préliminaire que Manuela lui présenta, tout en suggérant çà et là de menues retouches propres à sublimer davantage sa quintessence de sylphide du Parnasse,  la gracieuse pécore s’affranchit de sa réserve et osa demander d’essayer à son tour …
« Cela est bien salissant, mais puisque vous y tenez. Un lavabo vous permettra de vous remettre au net. »
 N’objectant rien, Aurore-Marie s’énerva sur une boule d’argile qu’elle tenta vainement, durant un bon quart d’heure, de façonner en forme de coupe grecque, confondant sculpture et céramique. Le résultat fut des moins probants, et Aurore-Marie s’essaya à une autre forme, celle d’une gracieuse faunesse toute baudelairienne, qu’elle voulut reproduire à partir d’un modèle achevé. L’original était tout en courbes voluptueuses, mais la baronne s’échinait à vouloir silhouetter la réplique à sa semblance gracile de préadolescente attardée. Elle pensait que la sveltesse insigne de la statue en ferait une incarnation d’elle-même, antiquisante et sensuelle, conforme à ses goûts féminins, antinomiques de ceux de ces messieurs. Elle se troubla ; ses doigts frémirent ; ses lèvres tremblèrent. Elle pleura, renonça, souillée toute de cette glaise, sa blouse maculée, sa douce figure salie ainsi que ses merveilleux cheveux torsadés et blondins, dont les longues mèches toutes en  entortillements s’étaient venues frôler inconsidérément le vil matériau brut de l’artiste.  La duchesse la cajola, la consola.
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« Allons, ma mie. Le talent et l’inspiration ne font pas tout. Il faut aussi du labeur, beaucoup de labeur. Rome ne s’est point bâtie en un jour… Ne soyez point enfant.
- Je…je poserai de nouveau pour vous…en déesse…nue… Non ! En nymphe ou en dryade ! s’exclama la poétesse entre deux sanglots.
- Vous n’y pensez point, ma chère. Je ne puis vous prendre comme modèle en pied…dans une tenue inadéquate, suggestive… indécente ! Le buste à la rigueur. Je vous promets d’achever votre buste. »
« L’immature enfant que voilà ! songea Madame. La voilà bien capricieuse. »
« Vous savez bien que cela nuerait à la bienséance qu’une dame de votre qualité acceptât de poser toute nue… Les modèles sont en général des hem…créatures… reprit la duchesse.
- Tenez votre promesse. J’irai la contempler au prochain Salon ! »
 Aurore-Marie savait le style de Manuela à sa convenance fort conservatrice en ce qui concernait les arts plastiques. Aurore-Marie se complaisait dans l’académisme et la bibeloterie, dans l’emphase et la surcharge, visible dans ses bijoux, ses toilettes. Elle procéda à ses ablutions réparatrices, ordonna à Jérôme de lui ôter l’affreuse blouse et remit ses gants par-dessus la peau abîmée par la glaise de ses mains de précieuse.
« Certes, votre physique est celui d’une nymphe, d’une sylphide. En cela, vous avez bien raison. Mais, à moins de faire accroire que le modèle est une enfant de treize ans…les connaisseurs vous identifieront tous !
- J’accepte le buste à mon effigie, vous dis-je. Si vous refusez, je demanderai au scandaleux monsieur Rodin… »
 La duchesse d’Uzès ne voulut pas contrarier davantage la capricieuse jeune femme pour laquelle nul parent n’était plus là depuis longtemps pour lui mettre la bride.  Elle acheva de lui faire visiter l’atelier en lui montrant ses collections de poteries rustiques ramenées du Gard, du Languedoc et de Provence, non loin de ses terres d’Uzès, des jarres à huile d’olive, des toupins et des gloutes. Elle bavarda, exposant des considérations banales sur la luminosité du ciel provençal, le climat du Midi, les beautés du domaine d’Uzès où les poumons fragiles de son amie (qui ne cessait plus de toussoter sous la contrariété éprouvée par son échec artistique) aimeraient à trouver un havre protecteur. Madame de Saint-Aubain avoua qu’à ces objets déplaisants campagnards et folkloriques, bons pour messieurs Mistral et Daudet qu’elle ne lisait point, elle préférait les bibelots précieux surchargés d’Angleterre ou de Sèvres.
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samedi 8 septembre 2012

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain chapitre 23 2e partie.

Avertissement : ultime épisode, dénouement, épilogue de ce roman sulfureux et turbide déconseillé, selon les passages, aux moins de 16 ou aux moins de 18 ans, oeuvre qui fit date en 1890 lors de sa parution semi-clandestine. 

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  Tandis que l’héroïne de ce roman n’était plus qu’une oiselle éjointée aux poumons déliquescents emplis d’empyèmes, le cours de l’histoire trop tranquille de la famille Allard était marqué par des bouleversements sans pareils. Le pater familias était parvenu à convaincre son épouse de la nécessité de deux adoptions, parce qu’il fallait des sœurs, des camarades, à la pauvre petite Pauline, fort chétive et renfermée au demeurant, une Pauline désormais plus proche d’une Junon sachant ce qu’elle voulait que d’une timide fillette, et qui avait des secrets bien gardés.



  Pour nous résumer, si mes lectrices le tolèrent, l’adoption de Quitterie avait été plénière, celle d’Odile fut simple. Question de l’existence ou non d’une parentèle survivante… parce que l’on sait que les principes de la charité républicaine induisent le recrutement d’ouailles pour la cause athée, de préférence non influencées par de dévots parents attachés à Dieu et non point au progrès positiviste. Le Grand Architecte maçon de l’Univers s’était substitué chez mesdemoiselles Berthe Louise Quitterie Allard-Moreau et Odile Allard-Boiron - puisque c’est ainsi qu’il me faut désormais les qualifier à l’état civil officiel - à ce Dieu barbu, iconique et vénérable que notre chrétienté a préféré au Logos abscons et irreprésentable de Jean de Patmos. Les deux fillettes durent embrasser la foi protestante, pour ne point écrire la libre-pensée, ce qu’elles firent d’ailleurs sans état d’âme, leurs convictions religieuses - sans doute à cause de leurs cœurs endurcis par les épreuves traversées dès la naissance favorisant la négation de toute Providence comme chez Monsieur Voltaire - étant peu affirmées. Allard éprouvait une affection sincère pour la petite belette, qui lui rendait cela en toute plénitude par la manifestation exclusive d’une piété filiale non feinte, absolue dirais-je, puisqu’elle avait enfin trouvé en lui ce substitut de papa qu’elle n’avait jamais connu. Elle honora lors son père et sa mère, comme nous l’impose le quatrième commandement du Décalogue. Hégésippe Allard confia la fragile enfant aux soins des médecins les plus réputés. Une série de séjours dans les Alpes et à la Riviera lui furent salutaires ; Les hémoptysies ne furent plus qu’un mauvais souvenir ; elle recouvra du poids et des couleurs ainsi qu’une relative bonne santé. L’aliéniste fit remplacer son inesthétique appareil orthopédique par une chaussure spéciale, plus seyante, qui la meurtrissait bien moins. Entre les mains d’Hégésippe Allard, la jeune fleur délétère s’épanouit, révélant enfin sa beauté de blonde soutenue au cou et aux joues de lait. 
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  De même, le savant s’étonnait de la métamorphose de sa chère Pauline, au caractère pour lui soudain. Elle devenait coquette, enjouée, vive, gaie, enthousiaste, fraîche, abandonnant ses oripeaux sombres, ses toilettes austères pour une vêture plus élégante, aux froufrous de jeune fille, qui fit jaser et jalouser ses camarades de demi-pension. Même sa personnalité avait changé, en sus de son comportement. Elle s’avérait moins rétive, moins fuyante, bien plus chaleureuse et ouverte. En peu de semaines, Odile elle-même s’était transformée en une ravissante et distinguée fillette aussi ornementale qu’une jeune plante en pot. Ses longs cheveux noirs magnifiques, aux reflets bleutés, et la matité de son incarnat, due davantage à son habitude du plein air qu’à un atavisme quelconque, contrastaient avec le saphir de ses yeux de pervenche, qui se voilaient parfois d’une mélancolie de bon ton. Sa voix se faisait apprêtée, flûtée, assez snob, un peu anglaise, quasi salonarde. Elle avait acquis toutes les bonnes manières du Monde.

  Les trois sœurs de fait du couple Allard étaient désormais unies par une camaraderie, une amitié indéfectible et indissoluble, au point que, dans leur entourage familial, jusque chez leurs tantes et grandes tantes par alliance dont Odile et Quitterie firent connaissance, on les surnommait les triplettes, non que cela fût péjoratif, et bien qu’elles n’eussent entre elles trois aucun lien du sang ou de l’hérédité. Toutes trois avaient pris pour habitude de se réunir dans le boudoir ; elles s’y inventaient, s’y construisaient des romans, des fictions, des personnages, distribuaient leurs rôles respectifs tout en chargeant Victorin de consigner ces intrigues romanesques dans de petits carnets qu’il remplissait d’une écriture féline, sous le regard approbateur de la fameuse poupée de calicot achetée à Cléore, que Pauline avait daigné conserver, tel un substitut à son amour défunt, relique qu’elle choyait fort, dorlotait et soignait bien, et à laquelle elle se confiait lorsqu’elle se trouvait seule, lui dévoilant tous ses petits secrets. Entre la manducation de plusieurs macarons et la dégustation d’un thé citrin d’Albion, accompagné de madeleines qu’elles laissaient fondre languissamment sous leurs papilles sensuelles, afin qu’elles se remémorassent toutes les dulcifiées sensations de plaisirs gustatifs d’un passé aristocratique aulique supposé, elles se désignaient et se nommaient sous leurs identités nouvelles.
« Moi, Albertine… eut l’habitude de dire Odile.
- Je m’appelle Andrée…affirmait Pauline.
- Quant à moi, je suis Gilberte et je souhaiterais me rendre en villégiature à Bolbec, bien que ce ne soit point une station balnéaire, répondait Quitterie avec une grâce et un nonchaloir compassés tout en éployant son corps svelte et en s’amusant à des sautillements comiques sur sa bottine bote guêtrée qui fleurait bon le cuir tout neuf. 
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  Toutes trois débordaient de faveurs, de dentelles, de boucles anglaises. Et Victorin notait avec soin tous leurs dires superficiels.

  Allard ne voyait aucune malice saphique dans les relations profondes et sororales unissant le trio de jeunes nymphes fleuries, contrairement à Victorin, plus futé, qui craignait que ces liens affectueux allassent au-delà du raisonnable et de ce que la décence permettait. Il avait surpris un incident révélateur en une pâtisserie de Passy, lorsque, par mégarde, Pauline avait renversé de la crème glacée sur le cou flexible et pur de Quitterie et taché son col tout engrêlé et festonné. Elles s’étaient allées promptement en un cabinet de toilette - luxe appréciable en ce salon voué à la gourmandise - et le jeune homme leur avait emboîté le pas sans qu’on le remarquât, Odile étant trop absorbée dans ses babillages futiles de jeune fille comme-il-faut avec sa tante Hermance, avec laquelle elle aimait à avoir des causeries de mode et de parfumerie. Elle parlait aussi manucure, et montrait ses douces mains gainées de mitaines de dentelles.

 Par la porte entrebâillée de ce cabinet à lavabo, Victorin s’était régalé d’une petite scène anandryne fort significative ; il avait vu, de ses yeux pétillants vu, Pauline lécher, sucer et bécoter toutes ces coulée de crème glacées épandues sur la peau du cou de sa mie demi-sœur, notre Quitterie en extase qui ne cessait de murmurer : « Oh, que cela est froid et bon ! Mais que cela est froid et bon ! » tandis que les mains de chacune s’égaraient sous leurs jupes, près des fesses et de l’entrefesson, caressant le coton émollient de leur linge comme-il-faut. Afin de faciliter leurs caresses et de se mettre plus à l’aise, elles essayaient de se délacer en une série de gestes empreints de maladresse, presque empruntés, ainsi que deux jeunes vierges enamourées impatientes de voir percer leur membrane de vestales. La scène s’était prolongée six bonnes minutes. Aux tendres regards séraphiques qu’elles échangeaient, il était visible que Pauline et Quitterie étaient fortement éprises l’une de l’autre, sans que le jeune homme eût pu expliquer les raisons de l’existence d’un tel sentiment que ses parents pensaient naïvement celui exprimé par une sœur pour sa cadette adoptée et fragile, sans qu’ils soupçonnassent jamais son caractère crûment charnel.
  Victorin avait perçu un susurrement des lèvres de Quitterie : « Embrasse-les ». Il avait cru qu’elle sollicitait un bécot sur ses tétins naissants ; de fait, il s’était mépris, parce que Pauline avait retroussé toutes les jupes et tous les jupons de dentelles de sa chérie, dévoilant non seulement ses bas de soie blancs aux jarretières roses agrémentées d’un ruissellement émoustillant de faveurs bleu nattier - alors que la sœur du jeune homme curieux portait des bas noirs - mais aussi les fascinantes lanières de cuir et la longue guêtre boutonnée de la bottine orthopédique du pied-bot de l’adorable enfant. Il constata que Mademoiselle Moreau-Allard arborait de courts bloomers, à la limite de la décence, qui laissaient un intervalle troublant de chair de cuisses nues entre leur ourlet et les jarretières, et chose pire, que, dans ses ébats, Quitterie avait entr’ouvert cette lingerie, défait son boutonnage d’entrejambes, dévoilant le chatoiement d’une ligne de duvet nouvelet d’un ocre blond doré un peu plus foncé que sa chevelure, pourtant devenue fort belle, nouveauté pré-pubère apparue récemment. Cette nouvelleté pubienne, sans aucun doute bien douce au toucher, rendait la petiote ravissante, vraiment, et désirable par toutes les femmes portées sur les tendrons pré-nubiles de leur sexe. Le plus inconvenant dans l’affaire était l’expression visible du plaisir éprouvé dans cette étreinte par la demi-sœur de notre Victorin, chose impudique qui s’était manifestée sans façon en l’étoffe de la lingerie auréolée d’une large tache humide en son entrefesson. Prise de spasmes impudents, elle était au bord de la pâmoison. Sans doute était-ce la première relation sexuelle vraie de la demoiselle, dont jusque là, lorsqu’elle avait encore cette maigreur étique de levrette sloughi aux côtes, aux creux et aux vertèbres bien peu appétissants nonobstant son ravissant cou de cygne, les dames saphiques s’étaient contentées de son joli petit pied tout bossu. Ce ne furent donc pas les seins de Quitterie que Pauline embrassa, mais chacune des demi sphères charnues de son postérieur lors plus rond du fait des grammes pris par Mademoiselle Moreau-Allard, cela, sans la déculotter, s’il vous plaît, parce qu’il est plus doux aux lèvres d’effleurer la saveur ouatée des bloomers que la chair nue d’un cul de nymphe encore un peu maigrelette. Et il était évident que Pauline excellait à ces petits jeux érotiques. « Si père savait cela… pensa le jeune inverti… il rosserait mes sœurs à coups d’étrivière. »
  De fait, le frère de Mademoiselle Allard était le seul à avoir décelé la vivacité hardie des tendres liens qui unissaient nos trois demi-sœurs, et à avoir compris que la jolie Pauline avait basculé dans le lesbianisme. Après tout, il n’y avait pas inceste en cette affaire, puisqu’aucun lien de sang entre les trois fillettes. Il s’attendait à ce que nos deux petites poupées saphiques pornographes s’agaillardissent davantage. Sa déception fut grande. Il eût aimé entendre Quitterie proposer à son amie : « Ma très douce, voudriez-vous que nous nous déculottassions ? Cela me siérait fort car j’aimerais que vous accolassiez les lèvres de votre bouche à celles de mon sexe, afin que vous en léchassiez toutes les mictions, tout l’exquis jus d’agave vénérien qui en gouttera durant notre transport. Puis, je vous rendrai cette caresse buccale digne des délices de Capoue et des fontaines de miel du jardin d’Allah. » Sans doute la crainte qu’on les surprît avait motivé qu’elles limitassent les hardiesses perverses de leur relation affective, ce qu’elles n’eussent pas manqué de faire, subodora le damoiseau, si elles avaient disposé de davantage de temps en un endroit plus intime, plus isolé, plus approprié qu’une pâtisserie où le chaland allait et venait.
 Notre jouvenceau Victorin, son membre excité devenu un court instant aussi tendu et gonflé que celui d’un libertin priapique du siècle des perruques, s’était éclipsé discrètement, avec un sourire narquois, avant que nos deux amantes ressortissent de ce cabinet, un peu rouges et allègres, fort mouillées aussi, leurs toilettes ornementées de demoiselles modèles légèrement en désordre quoiqu’elles les eussent rajustées après leurs hétérodoxes transports.

  D’ici deux ans, avec la venue du printemps, nos gamines se rendraient au premier bal de Pauline parce qu’elle aurait l’âge – seize ans – puis, à leur tour, les années succédant aux années, à leur propre bal des débutantes, lorsqu’elles approcheraient de leur seizième anniversaire, pour effectuer leur entrée officielle dans le Monde, et le jeune éphèbe se persuadait qu’à cette occasion mondaine, il constaterait qu’aux cavaliers à la figure constellée de boutons, elles préféreraient toutes trois danser entre elles, en ce bal blanc, et seulement entre elles, poitrine contre poitrine désormais épanouie et corsetée, trop proches, bien trop proches, eût-il pu dire à ce moment d’avenir. Il garda pour lui le secret de ses constatations afin d’obvier à toute fâcherie, à tout scandale. Mais Victorin pressentit que, vers leur dix-huitième année, nos jolies enfants, par exemple à la mer normande, iraient beaucoup plus loin encore dans leurs tendres épanchements féminins, jusqu’à s’étreindre nues dans le sable détrempé de mouillures peut-être ? Sur ces entrefaites, en retour au présent, Odile fêta ses douze ans, et cela fut une grande fête, qui coïncida avec le jour de l’exécution de Julien, le meurtrier de l’inspecteur Moret, décoré de la Légion d’honneur à titre posthume, en tant que martyr de la République.

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  Le temps de l’épilogue est las arrivé, et une ultime scène vous servira à prendre dignement congé de ce récit romanesque.

  Au guichet du monastère de la communauté féminine de M**, on avait reçu, sur les ordres de la Mère supérieure, une pauvre fille perdue ayant coiffé la Sainte-Catherine, fille qui souhaitait que ses derniers jours, proches d’après elle du fait d’une phtisie et d’une syphilis assez avancée, se déroulassent dans la paix, la prière et la contemplation, également sans que ceux qui la recherchaient pour ses fautes ne vinssent la reprendre en ce havre clos hors du monde des hommes. Elle devint la novice Cléore de la Sainte Annonciation, nom qu’on lui toléra, sans qu’elle eût prononcé les moindres vœux claustraux, du fait que son espérance de vie se limitait au mieux à une dizaine de mois.
  Revêtue de son nouvel uniforme clarissime à la longue robe, à la guimpe et au petit voile immaculés, la novice Cléore s’était allée en la cellule de la Mère supérieure lui exprimer sa complète gratitude et avait fait savoir qu’elle renouvellerait quotidiennement ces remerciements après l’office de vêpres. La fille déchue recherchait le réconfort auprès de celle sur laquelle elle pouvait indéfectiblement compter.

 Trois mois environ après son arrivée, Cléore de la Sainte Annonciation désira que l’entretien se prolongerait au-delà des quinze minutes accoutumées parce qu’elle voulait livrer à la Mère ses ultimes confessions pour le pardon final. Or, nous le devinons aisément, la Mère supérieure de M** n’était autre que la vicomtesse en personne.
  Cléore épancha sans retenue son cœur meurtri d’anandryne inassouvie, ses belles boucles rousses cachées à jamais à la concupiscence des deux sexes. De fait, les stigmates de son mal la métamorphosaient, faisaient sombrer sa beauté dans la déréliction. L’amaigrissement de ses joues dû à la tuberculose, conjugué à l’éruption d’un abcès purulent d’origine syphilitique sur sa pommette gauche, y étaient pour beaucoup. Elle devenait comme lépreuse ou galleuse. Ses yeux brillaient d’une fièvre malsaine ; son front brûlant perlait d’une suée de poitrinaire. Bien qu’elle entrecoupât ses paroles d’accès de toux irrépressibles, Mademoiselle de Cresseville parvenait à parler éloquemment à Madame la supérieure abbesse, et son éloquence maladive avait pour objet sa volonté narcissique de l’absolution, de l’expiation. Sous ses voiles de Mère supérieure, Madame se résignait à supporter avec abnégation les lamentations et suppliques de son amie.
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  Elle culpabilisait ; elle s’accusait. La destruction de Moesta et Errabunda était sa faute, sa très grande faute, sa maxima culpa. Elle en portait la responsabilité écrasante, ramenant tout à elle et le confessait sans trêve à Madame. Elle battait donc sa coulpe avec une exagération baroque. La fausseté du sourire de la vicomtesse l’indifférait, tant Cléore, habitée par son remords et son envie de se racheter, devenait étrangère aux paroles de commisération et de réconfort que Madame essayait de lui prodiguer avec chaleur. Elle demeurait agenouillée, les mains en prière, dans une position douloureuse, tant ses genoux suppurants étaient meurtris par de multiples plaies et ulcères dus autant à la tuberculose qui cariait désormais ses os qu’aux affreux progrès de la syphilis pourrissant ses viscères. Cléore ressemblait à une folle mystique, une pécheresse repentie dont la chevelure de feu, qui commençait à ternir et à tomber par touffes à cause de la maladie, rappelait son origine infernale symbolique. Il était clair que son cerveau était atteint, et qu’elle perdait peu à peu tout entendement, tout sens des réalités. Les mots de Madame de** passaient par-dessus sa tête ; elle feignait les écouter, puis reprenait son laïus d’aliénée vérolée, son délire d’anandryne monomane, persuadée que le Dieu des chrétiens qu’elle avait délaissé la châtiait pour sa faute de chair inversée, innommable et mortelle ; qu’elle pouvait certes inlassablement demander l’intercession de la Vierge et des saints en rémission de tout cela, mais que tous ses péchés demeureraient inexpiables, parce qu’elle était la Jézabel moderne. 
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  Cléore se pensait recluse, en nouvelle Jeune captive d’André Chénier de la fin du XIXe siècle, en réincarnation d’Aimée de Coigny, muse de tous les excès bientôt victime expiatoire de la nouvelle Terreur suscitée par la Gueuse. Elle avait la conviction que ses Liaisons dangereuses avaient suscité le dégoût et l’opprobre de tous les hommes, bien qu’elle n’eût fait que mettre en pratique à sa manière ce que prônait le poëte Baudelaire, à l’art versificateur insigne et incontournable, ce commandement de la passion charnelle, message quintessencié de L’Invitation au Voyage : Aimer à loisir, aimer et mourir…

  De fait, elle qui s’était crue à l’abri, immune, s’était méprise. Cléore s’était pensée avec une crédulité absolue à l’avant-garde d’une révolution féministe à venir ; de fait, son combat était d’arrière-garde, de celui de la coterie de l’Autrichienne, coterie anandryne réprouvée et vilipendée par tous ces pamphlets et libelles pornographiques diffamatoires produits dans les officines du futur Egalité, qui avait contribué, en exaltant la haine, à saper toute la Monarchie qu’elle adulait et eût voulue restaurée sur l’heure, en cet an 18**...
  Marie-Antoinette, la Reine martyre, devenait son modèle. Elle n’avait vécu que de caprices, d’envies superficielles à assouvir, de frivolités de cour, comme elle, isolée en sa casemate dorée de la réalité des humbles au ventre vide quémandant l’instauration de la sociale, ces gueux sans nul abri qui, selon Hugo, s’emmitouflaient dans des chiffons moisis pullulants de vermine afin de croire mieux vivre ainsi, couverts du réconfort trompeur que prodigue la pourriture qui tient chaud, qui rassure, à ceux qui n’ont jamais rien possédé en propre hormis leurs bras à louer. Elle avait trop fait joujou avec les fillettes qu’elle avait déshonorées, croyant les éduquer, les endoctriner en vue de sa prise de pouvoir. Elle avait brisé toutes ses poupées vivantes, tous ses jouets, son rêve entier déraisonnable. Cléore serait donc jugée telle la Reine en octobre 1793 ; elle comparaîtrait au Tribunal révolutionnaire devant l’accusateur public entouré de ses assesseurs emplumés. Un nouvel Hébert l’accuserait de coucheries insanes, d’avoir commis sur ses juvéniles pensionnaires tendrelettes toutes sortes de turpitudes contre nature. Elle se défendrait bec et ongles, mais telle une désespérée sachant sa cause perdue du fait de l’ignorance et de la bêtise des mâles dominateurs.
  La République, dans sa volonté de tout convertir au laïcat, prendrait d’assaut le monastère de M**, où Madame avait tort de se croire à l’abri, puisqu’elle l’avait fait pour Moesta et Errabunda. Les congrégations, les moutiers, seraient persécutés, dissous, à la manière du sanguinaire Henry VIII d’Angleterre. Les nouveaux sans-culottes de la Gueuse, fanatisés par les discours prônant la vengeance de la multitude des ventres creux contre l’infime poignée des nantis, mettraient bas le cloître aux arcatures romanes, violeraient et éventreraient les nonnes et les moniales, en un nouveau massacre de septembre orgiaque. Ils accompliraient la prophétie de Cléophée-Odile la maudite. Ils reprendraient leurs oripeaux d’antan, coifferaient le bonnet phrygien, revêtiraient la carmagnole, le pantalon rayé, brandiraient le chef tranché de Madame au bout d’une pique et s’iraient le promener dans toutes les rues de Paris en dansant et entonnant le nouveau Ça ira. Cléore elle-même constituerait la plus tentante des proies, leur nouvelle princesse de Lamballe, la gouine déviante à abattre, à étriper toute. Quel jouissif bouc-émissaire que voilà ! Dérision ! Elle mourrait saintement, éviscérée, énucléée, dépecée, tous ses organes arrachés, éparpillés, telles des fressures horribles, sur un sol fangeux qui boirait son sang, l’absorberait, l’épongerait dans cette tourbière sacrificielle d’une nouvelle sorte. Une goualeuse obèse, écarlate d’absinthe, son corsage éclaté, seins colossaux jaillis, tétins énormes dehors, porterait ses intestins boursouflés infestés d’excréments en sautoir, en collier, en pendentif à l’esclavage. Un sigisbée efféminé, afin de s’assurer une virilité de façade, aurait l’honneur d’arborer sa toison merveilleuse en guise de moustache, en imitation du sort de celle de la pauvre Lamballe ; 
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il n’y aurait nul Elémir pour recueillir pieusement cette relique de notre Sainte Cléore. Oui, elle mourrait en sainte des temps nouveaux, emplis de bruit et de fureur. Ces temps de sang, du XXe, même du XXIe siècle, que les abus d’un capitalisme se croyant le maître définitif  du monde engendreraient à la longue de par ses excès matérialistes inévitables chez ceux qui n’ont ou feignent ne plus avoir aucun adversaire plausible en face. Seule la Religion fondamentale, intègre, se dresserait contre le Dominateur,  une fois anéantis les avatars invertis du Capital qui se disaient communistes, nouvel Islam du nouveau VIIe siècle, qui convertirait en masse tous les laissés-pour-compte, les meurt-de-faim de l’avenir, constituant, comme l’avait si bien écrit l’abbé Sieyès, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la Nation Monde, de l’Œkoumène, réservoir immense de ce siècle vingt-et-un après le Christ. Cléore, réincarnée, serait l’égérie, la prophétesse, la Sainte Guide, qui galvaniserait cette horde spiritualiste ; elle brandirait la bannière, le pennon sinople de ce nouvel Islam, où serait inscrit en arabesques d’or le premier commandement, la profession de foi du néo Coran : la Bona Dea est la seule déesse et Cléore sa prophétesse. Liberté guidant le peuple du monde entier, coiffée d’un turban noir en lieu et place du bonnet rouge, elle chargerait, cet étendard en main, sous le feu redoublé de la mitraille.
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 Il s’agissait là d’un pur délire conjectural, du rêve d’une aliénée en un avenir non probabiliste. Le chancre vénérien atteignait la cervelle de Cléore ; Délie lui eût dit qu’elle devenait bonne à enfermer dans ce que notre Irlandaise désignait en anglais sous le terme significatif de lunatic asylum. Mais pourquoi donc les vagabondages de la pensée meurtrie de Cléore l’avaient-ils menée à l’évocation de la pauvre Adelia ? Celle-ci disparue, Mademoiselle de Cresseville réalisait qu’elle avait été son seul véritable amour. « Désormais, songeait-elle, les larmes perlant de ses yeux magnifiques, ma Délia fume la terre… » « Qu’ont-ils fait de sa dépouille, tous ces gendarmes affreux ? L’ont-ils jetée sans bière dans une fosse commune, privant mon adorée d’une sépulture décente, recouvrant ce trou immonde de chaux vive ? Pourquoi ce sort digne d’une indigente ? »
  Elle se tourmentait tant que son mal l’étouffait et que de nouveaux crachements la reprenaient devant Madame effarée du triste état de son amie. Elle essayait de contenir ces accès morbides en égrenant un chapelet qu’elle portait à la ceinture de corde de sa robe de novice, marmottant, pitoyable :
« Madame, rédimez mes péchés… »
 Madame la scrutait, l’examinait, grave, de ses yeux langoureux. Cléore ne cessait de répéter cette phrase pathétique, entre deux spasmes et hoquets d’étouffements, entre deux hémoptysies, pour que la vicomtesse lui répondît favorablement, se laissât fléchir et prononçât l’absoute qu’elle n’avait pas le pouvoir et la faculté de donner, du moins, dans cette religion paulinienne qui excluait les femmes du sacerdoce. La vicomtesse eût été ordonnée prêtresse du culte de la Bona Dea qu’elle eût délivré à Cléore le sacrement de la confession, en vertu de ces pouvoirs magiques, presque thaumaturgiques,  que la Déesse Mère lui aurait conférés. Saint Viatique, ô, Saint Viatique… Ego te absolvo… Mais l’entrevue touchait à sa fin, et ce serait peut-être l’ultime. Bientôt, Cléore ne quitterait plus sa litière de souffrance, en sa lente agonie, rongée en tout son organisme devenu hideux à voir, chauve, hectique, dénutrie, suant de sang et couverte de plaies et d’apostumes. Elle baignerait dans son ichor putride, puerait tel un Louis XV moribond. Supporterait-elle cette attente d’un trépas naturel atroce ou solliciterait-elle à Madame la permission d’abréger sa géhenne avant que ce qui restait encor de sa beauté rousse fût tombé en cendres ? Elle pouvait demeurer, durer encore ainsi trois, quatre mois voire davantage. Or, comme ses petites chéries, Cléore s’était dotée du moyen d’en finir au plus vite. Sa dent, cette prémolaire qui contenait une capsule de cyanure… Il suffirait qu’elle la croquât pour que le flux du poison se déversât en sa gorge et l’achevât. Ses jours lors prendraient fin ; elle serait délivrée de toutes ses douleurs triviales d’ici-bas. Ce ne serait pas un vrai suicide, juste ce que les esprits doctes qualifiaient du terme barbare d’euthanasie, à la racine pourtant grecque.  Le temps de dire adieu au monde approchait ; la faux du Vieillard Temps étendait jà son ombre redoutée et Cléore voulait fixer elle-même le rendez-vous avec Dame La Mort. Puis, son âme s’irait en l’Amenti des Anciens Egyptiens où elle subirait la torture pour les siècles des siècles. L’avait-elle voulu ainsi…ainsi soit-il, ainsi devait-t-il être ? Pourquoi n’aurait-elle pas le droit de racheter son âme ? Le Rédempteur existait-il ou non ? Si oui, se laisserait-il attendrir par la pauvre Cléore le jour du Jugement Dernier ? Mademoiselle fut tentée de répondre par l’affirmative… Le Salut, le Pardon… Rédemption, ô, le doux mot harmonieux, musical… Orbe des sphères célestes, harpes séraphiques, trompettes des Archanges aux voix hyalines… oui ainsi serait-il en l’au-delà… Paradis des réprouvées rédimées, des Marie-Madeleine… Amour, Pardon et Rédemption…. Ce serait enfin le terme de tous ses maux… La Rédemption… Rédemption… REDEMPTION.[1]  
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R. treize mai mil huit cent quatre-vingt-neuf – L. huit mars mil huit cent quatre-vingt-dix.[2]
            

   











[1] Le roman « Le Trottin » s’achève ainsi, par la répétition du mot rédemption. Il semble que le manuscrit originel avait prévu l’insertion d’un poème, sorte d’élégie funèbre qui aurait complété le discours des pensées terminales de Cléore de Cresseville, mais Aurore-Marie de Saint-Aubain en décida autrement, jugeant qu’il convenait mieux de terminer son œuvre romanesque sur un unique mot à la charge symbolique puissante.
[2] R. pour Rochetaillée, L. pour Lyon.
 


samedi 25 août 2012

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain, chapitre 23 1ere partie.

Avertissement : ce roman décadent de 1890 est réservé à un public majeur.


Chapitre XXIII


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   Tandis que la bataille finale se déroulait désormais dans les murs de Moesta et Errabunda, Jules et Albert avaient conduit Cléore vers l’issue salvatrice située aux sous-sols, là même où la collection des effigies des pensionnaires s’exposait dans toute sa splendeur troublante. Les regards hyalescents de ces poupées aux joues noircies d’une crasse d’abandon instillaient toujours le même malaise dans la conscience de celles et ceux qui s’enhardissaient à leur rendre visite. Mais elles n’étaient plus l’objet de la sollicitude de Cléore, dont le but était d’échapper à la police. Nuls prolégomènes, nulle cérémonie expiatoire en ce lieu voué à l’oubli où demeuraient des traces de l’incendie, des flaques durcies de cire fondue ; Cléore n’avait plus le temps de céder à la prière d’intercession et à la demande de pardon car elle devait fuir. L’eau salvatrice qui avait servi à éteindre le sinistre avait stagné, croupi, et la pièce désormais dégageait une forte odeur de moisi. Les poupées rescapées de la catastrophe étaient elles-mêmes rongées, attaquées par les moisissures, leurs robes surtout. Lors, elles devenaient irrécupérables, quasi vestigiales.
Ninon de Lenclos alias Odile-Cléophée la maudite avait été reléguée à part, mise au rebut par une main inconnue (peut-être s’agissait-il de la pauvre Adelia en personne – hypothèse fascinante ?). On l’avait remisée dans le recoin le plus humide, obscur et obombré du sanctuaire perdu, de cette pièce souterraine destinée à tomber dans l’oubli, et son effigie, comme par caprice, s’altérait plus doucement que les autres. Son visage cireux de courtisane lettrée, qui vous fixait de ses yeux de verre inexpressifs, apparaissait terni, délavé, décoloré, quoique ses joues se marbrassent d’une crasse insidieuse.


 De sa lampe de mineur munie d’une bobine Ruhmkorff, Albert désigna le lieu du passage secret : une paroi du fond, en trompe l’œil, qu’il manipula par une pression discrète sur une classique moulure, ce qui déclencha l’ouverture attendue. La comtesse de Cresseville, avant de s’engouffrer avec son propre luminaire dans ce souterrain connu des seuls serviteurs de la vicomtesse, fit promettre aux forbans de poursuivre la lutte avec opiniâtreté, d’opposer un combat inexpiable à la gendarmerie. Ce fut tout juste si Jules et Albert ne prêtèrent pas un serment solennel d’allégeance à la défense de la cause anandryne, digne de celui du faisan, avant de dire adieu. La paroi se referma sur Mademoiselle avec un grincement discret tandis que, s’éloignant promptement, les deux acolytes partaient rejoindre leurs frères d’armes.

  Cléore, du moins le pensait-elle, avait entendu parler de ce passage par son amie, comme une de ces issues aménagées lors de la Révolution pour permettre aux partisans de la monarchie d’échapper à la furia des bleus. De tels couloirs enterrés avaient leurs semblables en Bretagne et en Vendée, débouchant parfois dans des dolmens fort antiques. La comtesse de Cresseville savait qu’elle allait devoir marcher quelques kilomètres sous terre, et le souterrain déboucherait en principe dans une cave d’une ferme désaffectée de Condé. Là-bas, il y aurait un coche, avec son équipage à la solde de Madame de** dont l’ordre, non encore appliqué jusqu’à présent, était de mener en lieu sûr, à la destination de M**, toute femme aux cheveux roux qui dirait avoir débouché de sous terre. Cela paraissait à Cléore fort romanesque, à la limite de la vraisemblance aussi, mais la comtesse de Cresseville se croyait lors plongée dans une épopée digne de Balzac, de Dumas père ou de Barbey d’Aurevilly.

  Une fois la paroi refermée derrière elle, Mademoiselle de Cresseville parcourut un court tunnel qui déboucha sur une échelle de bois, assez raide, qu’elle fut bien obligée de descendre, doucement, prudemment, lampe en main, parce qu’il n’y avait point d’autre itinéraire. Les échelons émettaient d’inquiétants craquements ; le matériau paraissait vermoulu, et ce fut un miracle si un des barreaux ne céda pas sous les bottines pointues de Cléore. En bas, il faisait humide, et le souffle oppressé de la comtesse laissait échapper des fumées vaporeuses. Nous étions dans une ancienne champignonnière, dans laquelle se succédaient les galeries obturées et les trous dangereux emplis d’une eau fétide aussi blanchâtre qu’un lait de chaux, mais des flèches peintes en rouge indiquaient le bon chemin. Mademoiselle descendit deux escaliers successifs, dont l’un assez glissant et périlleux, était bâti en vis comme en un quelconque château seigneurial. Le sol, de terre battue, résonnait de dizaines de clapotements prouvant qu’un liquide saumâtre, malsain, sourdait continûment de ce réseau enténébré digne des catacombes enfouies - mais qui le savait lors ? - sous les thermes de Cluny.

  La lampe Ruhmkorff de la frêle jeune femme révéla qu’elle aboutissait à un carrefour de quatre galeries différentes, dont une jà éboulée et une autre aux étançons pourris. La troisième paraissait avenante, mais l’ultime voie se barrait d’une sculpture incongrue par ici : un grand ours de bronze, grêlé de vert-de-gris, buriné et bosselé, dont la patte droite levait un lumignon en forme de fanal, bien sûr éteint puisque éméché, de toute façon non fonctionnel à ce que put en juger notre héroïne.
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 Or, Jules et Albert avaient signifié à Cléore l’existence de ce carrefour, mais aussi de cet ours gardien lanternier ; c’était par le passage qu’il obstruait de sa masse farouche, fondue dans un bloc, qu’il fallait qu’elle passât, puisque le couloir numéro trois finissait en cul-de-sac cent mètres plus loin. Or, notre plantigrade était un affreux automate, à l’expression encolérée, prêt à grogner, dont il fallait abaisser ou monter la patte à lanterne pour qu’il se déplaçât et libérât l’accès. Si Cléore se trompait dans sa manœuvre, la bête statufiée la broierait dans son étau sauvage. Cléore ne savait au juste dans quel sens bouger le membre du monstre tavelé, ursidé d’airain qui eût plus trouvé sa place dans quelque échoppe de mauvais antiquaire amateur de quincaillerie où l’escroc aurait grugé le chaland en le lui présentant comme un authentique chef-d’œuvre d’automation de Salomon de Caus forgé pour l’électeur palatin vers 1615.
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  Mademoiselle se dit : « Encore une de ces inventions démoniaques et turbides de Nikola Tesla. », sans savoir que le véritable concepteur de l’androïde-ours était un mathématicien anglais du nom de C**M**[1].  La comtesse hésita cinq longues minutes, assurée que là où elle était parvenue, nul bicorne n’irait la rejoindre afin de l’appréhender. Enfin, au hasard, elle abaissa la patte toute pelue d’une pruine métallique qui grinça à lui en glacer le sang. A son grand soulagement, après avoir marqué une oscillation de quelques secondes, l’ours, digne de Frémiet et Barye quoiqu’il fût  bien oxydé, pivota sur la gauche et dégagea le passage tant convoité.

  Alors, Cléore pressa le pas et s’alla résolument dans le couloir. Les halos de son luminaire balayaient chaque paroi, à la recherche éventuelle d’un nouveau piège. L’air devenait vicié, fétide, méphitique, non seulement à cause de sa prégnance humide, de ses relents de moisissure et de blettissure, mais du fait qu’il ne faisait plus aucun doute au nez de Mademoiselle qu’en cet endroit, des organismes morts s’altéraient, se putréfiaient par places. Cléore, un bref instant, émit un glapissement d’effroi : la lampe venait furtivement de dévoiler une face de squelette couverte d’un capuce à laquelle adhéraient encore des plaques de chairs racornies et calcifiées. Son cœur battit à se rompre ; elle toussa et cracha un peu de sang. Elle crut suffoquer. Parvenant à se reprendre, Mademoiselle de Cresseville s’obligea à poursuivre son chemin, quelle que fût la terreur enfantine qu’elle devait affronter, terreur évocatrice de la mort et de la décomposition dans ses œuvres splendides. Plus elle marchait, davantage les dépouilles se multipliaient, lovées dans des sortes de niches. C’était une crypte, non, une nécropole de moines de divers ordres, capucins, théatins, jacobins, ignorantins, bénédictins, servites, augustins, dominicains, dont les frocs se marouflaient et se gaufraient de pourriture. Quelques uns paraissaient englués dans des fientes de chiroptères, d’autres étaient recouverts de concrétions calcaires auxquelles s’ajoutaient des lambeaux de toiles d’araignées. Leurs robes monacales paraissaient frangées de mycélium.  Il y en avait des centaines en ces lieux, en cette catacombe où il semblait à Cléore que les dernières survivances du christianisme s’étaient assemblées en cet antre occulte, dédaléen, afin d’achever de s’y éteindre en paix. Des scolopendres chlorotiques, souterraines, dépigmentées, rampaient indécemment sur les bures effiloquées et guenilleuses des frères convers. Ils exhalaient leurs fumets de chairs roidies, racornies, gâtées, solidifiées, de momies confites dans l’humidité. 
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  Cléore vit que la galerie allait s’élargissant ; elle finit par déboucher en une immense salle basilicale, creusée en tous ses murs de démentielles absides et absidioles qui formaient autant d’alvéoles où reposaient, en position fœtale, ces moines momifiés qui n’avaient rien à envier à ceux du Thibet et de Cipangu. La comtesse de Cresseville se crut victime d’un mirage, en proie à une peur invasive, à un fantasme de vanité du Grand Siècle. Elle pensa que tous ces cadavres avaient un message transcendantal à lui communiquer, qu’ils allaient ouvrir leurs bouches de squelettes afin d’énoncer une sentence la condamnant à mourir en leur effrayante compagnie. Elle songea alors qu’il s’agissait d’une vision de cauchemar, irréelle, d’un délire hallucinatoire causé par l’opium, le chloral ou le laudanum qu’elle absorbait pour mieux dormir et supporter ses tourments de syphilitique phtisique. Mademoiselle se moqua comme de colin-tampon de savoir la raison qui avait présidé à l’instauration de ce tombeau immense, au transport de toutes ces momies, condamnées à gîter en ces lieux isolés et repoussants, en cette dernière demeure, pour un nombre de siècles impossible à compter. Etait-ce un émule des cryptes palermitaines des capucins qui avait voulu transférer ici cette multitude afin qu’elle y trouvât un fort étrange repos morbide ? Cléore songea à quelque mise en scène digne d’Elémir ou de Madame, qui se complaisaient en leurs délires baroques. Après tout, il pouvait s’agir autant de frères authentiques que de cadavres déguisés récupérés dans de multiples morgues, métamorphosés en momies naturelles par la grâce de l’atmosphère particulière de cette pseudo basilique souterraine digne d’un décor de mauvais opéra ou de roman gothique anglais.
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 Elle eût voulu circonvenir ces momies maléfiques, solliciter leur mansuétude, leur clémence, si elle avait été certaine de leur réalité. Mais il était indubitable que ce spectacle hallucinatoire allait trop loin, du fait que certains cadavres revêtaient un aspect simiesque. Les crânes polis aux mâchoires entrouvertes recelaient des restes de crocs ; ils ressemblaient davantage à ceux de papios, de babouins d’Egypte, voire de gorilles dont on avait écrêté la voûte sagittale. La décomposition des chairs suivie de la minéralisation de certaines de ces dépouilles leur avait conféré une apparence de fossiles d’une extrême ancienneté, comme s’il se fût agi d’une nécropole dédiée à quelque dieu singe d’il y avait des millions d’années, crypte où l’on eût célébré le culte indigète du Dryopithecus,
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 ce primate sylvain des chênaies ou hêtraies de l’après Éocène, date on ne peut plus imprécise dans l’esprit de la comtesse de Cresseville, qui n’était point instruite en matière de découvertes de formes de vies antédiluviennes, elle que tout portait à réfuter Lamarck et Darwin. Il était de plus curieux que les orbites de ces crânes fossiles rongés fussent operculées par une résine noire, sans omettre de curieuses résilles pourries qui enveloppaient partiellement ces os hideux. Cléore n’avait pas envie de conjecturer sur son délire et d’attribuer un sens téléologique à ses fantasmes. 
 Mais l’air frais caressa sa joue. Il soufflait de la droite, du fond de la basilique alvéolée. Elle se hâta vers le recoin d’où provenait le filet d’oxygène salvateur, retroussant au-dessus de ses bottines à guêtrons ivoire ses jupes à l’ourlet souillé d’eau croupie. Elle parvint à une petite grotte, de forme un peu conique comme une doline de karst, constellée de stalactites et de stalagmites, aux anfractuosités calcaires conséquentes, et avisa un nouvel escalier, qui déboucha sur une sorte d’antichambre elle-même munie d’une échelle moins abrupte que celle de tantôt, échelle aboutissant à une trappe par où filtrait toujours l’air frais. Elle la souleva et, à sa surprise, se retrouva dans un cellier dont l’issue n’était point verrouillée. A l’air libre, son regard vairon ébloui par un soleil dans une voûte céleste où les nuages des pluies de la dernière nuit achevaient de s’évacuer, elle tituba, comme ivre, allègre d’avoir réussi, grisée de son triomphe face aux gendarmes. Elle remarqua une espèce de cabane ; c’était là son salut, où sans doute se postait celui qui devait détenir la voiture, le coche, destiné à la mener au refuge salvateur. Elle frappa à la porte de vieux bois sec et grossier. Un vieil homme bourru et taciturne, au regard ombrageux, à la moustache de neige, une pipe d’écume à la bouche, ouvrit. Sans hésiter, Cléore prononça la phrase qui faisait office de laissez-passer, ou de message révélant qu’elle était l’attendue.

« Je suis la femme rousse venue de sous la terre. Conduisez-moi où vous savez devoir m’emmener. Attelez votre voiture. »


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 Tandis qu’on instruisait le procès des complices de la comtesse de Cresseville arrêtés à Moesta et Errabunda ou ailleurs, il vint à deux de nos protagonistes l’envie d’échapper à la justice des hommes par la voie du suicide. Elémir de la Bonnemaison fut retrouvé mort dans sa cellule de la maison d’arrêt de Mazas. Il s’était empoisonné avec le classique chaton de bague dissimulant une dose mortelle d’arsenic.

  Une opportune crise gouvernementale priva V** de son maroquin ministériel. Raimbourg-Constans, qui hérita du même portefeuille dans le nouveau cabinet, eut enfin les coudées franches, en tant que successeur du sybarite, cela dès qu’il fut entré en fonction. Un mandat d’arrêt fut émis contre le politicien déchu. Cependant, lorsque la police parvint à son domicile, elle le trouva pendu en son salon. Un domestique - le valet de pied de V** - pleurait, prostré, face au cadavre qui oscillait au bout de la corde de chanvre dont le nœud s’accrochait au grand lustre à girandoles. « Ah, Monsieur, Monsieur… » ne cessait-il de gémir. Le fait le plus déconcertant était l’expression enfin assouvie de la virilité du ministre tombé de son piédestal d’immunité scandaleuse, virilité qui, par la grâce de cette strangulation, de cette pendaison, avait enfin réussi à s’exprimer dans toute sa plénitude obscène. L’extinction de toute action judiciaire à l’encontre de ce personnage avait fort marri Raimbourg-Constans.

  On inquiéta brièvement la célèbre courtisane, Mademoiselle Valtesse de la Bigne, dont on suspectait à juste raison qu’elle avait dû, sinon tremper dans le trafic de fillettes, du moins, goûter aux tendres appas de certaines d’entre elles. La préfecture la convoqua pour interrogatoire, mais le Quai des Orfèvres ne détenant aucune preuve, la relâcha après deux heures d’entretien serré, sans nulle inculpation, sans même que ses goûts pour les tendrons fussent avérés. Une méthode révolutionnaire avait été usitée à l’encontre d’Ego-Isola : on n’avait cessé, par le biais de lanternes magiques, de lui montrer des projections d’images (des plaques photographiques) évocatrices, dont la plupart étaient des mises en scènes d’Adelia elle-même, récupérées comme on savait parmi les pièces à conviction saisies chez Cléore, œuvres insignes et incisives de Jane Noble.
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 Il s’agissait pour les pandores de constater les réactions de Valtesse à ces épreuves, de mesurer son excitabilité et la stimulation de ses sens en auscultant, entre autres, ses battements cardiaques et sa température. Mais Ego-Isola avait de la ressource et, maligne, ne réagit qu’à des projections de nus féminins adultes plantureux provenant du Chabanais.

 Lors s’ouvrit le procès, où témoigna Odile Boiron, où une vingtaine d’inculpés des deux sexes comparurent, dont Julien, passible de la peine de mort pour le meurtre de l’inspecteur Moret. Sauf Quitterie - dont la procédure d’adoption fut déclenchée avec célérité - et quelques unes parmi les gamines dont les parents acceptaient de les reprendre, les filles mineures – souventefois entendues comme témoins - impliquées autant comme victimes du trafic que comme prostituées juvéniles, furent majoritairement placées dans les plus sévères établissements congrégationalistes dirigés par les bonnes sœurs. Cléore de Cresseville et la vicomtesse de** demeurant introuvables, leur comparution aux assises se mut en procès par contumace, où elles écopèrent d’une condamnation à perpétuité, tandis que tous les autres complices, sauf Julien pour qui fut prononcée la sentence de mort, héritèrent de peines de prison et de travaux forcés s’échelonnant entre dix et vingt ans. Si les femmes se contentèrent de Saint-Lazare et quelques exécutants mineurs de Mazas, Jules hérita d’une déportation au bagne de Cayenne (là où sans doute eussent fini Michel et Albert s’ils s’étaient sortis vivants du combat, à moins qu’on eût opté pour la Nouvelle-Calédonie). La justice républicaine avait été exemplaire, et elle ne désespérait pas de pouvoir arrêter les deux principales protagonistes de cette affaire énorme. Julien crâna et gouailla jusqu’au bout, mégot à la bouche.
  A son exécution publique, un matin froid de mars, la foule afflua, parfois pour le spectacle cruel, d’autres pour raison de maraude, car les tire-laines profitaient de l’occasion pour faire les poches des badauds agglutinés, aucun ne voulant manquer cette décollation. Les accoutumées poissardes n’étaient pas en reste, apostrophant Monsieur le bourreau de Paris et ses aides, voulant tâter de la solidité des bois de justice, en caresser les éventuelles taches sanglantes - parfois pour ce qu’elles nommaient la frime, ou la vantardise d’un Tartarin femelle. Julien fit son entrée, jà en chemise écrêtée, col et cheveux coupés, mains liées au dos, entonnant un refrain de boxon d’un égrillard allant, en Béranger moderne, refusant que le prêtre qui brandissait ses momeries de crucifix et de livre saint lui accordât l’absoute, mais voulant jusqu’à la fin déguster sa cigarette du condamné qu’il se refusa à cracher toute baveuse et consumée qu’elle fût. « C’est mon petit péché », jeta-t-il à l’adresse du curaillon désespéré tandis que le cordon des sergents de ville avait du mal à contenir la populace qui prenait fait et cause pour son Julot ou Titi des faubourgs avec des acclamations, des sifflets, des lazzi et des applaudissements gênants pour l’image de la République. Tous reconnaissaient en Julien l’un des leurs. On remarqua la curieuse et incongrue présence d’un artiste-peintre se prétendant naturaliste, d’une précision de photographe, de l’école picturale de Lorraine, nancéen peut-être, qui prenait force croquis afin de parfaire un projet réaliste d’huile sur toile dont l’intitulé serait : La Dernière Minute d’un Condamné, par Monsieur Emile F**, vedette du dernier Salon avec sa Toussaint[2]. Le mégot ne fut lâché par les lèvres de l’impétrant que lorsque son chef chut dans le panier, tranché net. L’égrégore du mystère convulsif reprit ses droits fondamentaux et Cléore de Cresseville n’avait toujours pas été traduite en justice six mois après l’exécution de Julien. De fait, à cette date, la malheureuse était à l’agonie en son secret refuge.

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[1] D’aucuns ont glosé sur cet inventeur, réel ou fictif, prétendant qu’il s’agissait d’un disciple de Charles Babbage du nom de Charles Merritt, déjà cité par ailleurs.
[2] Aurore-Marie de Saint-Aubain fait ici allusion à l’œuvre du peintre réaliste Emile Friant (1863-1932), dont elle avait fort apprécié son tableau La Toussaint, vedette du Salon de 1889, artiste lorrain qui par ailleurs, aura à son actif la représentation d’une exécution.