dimanche 4 septembre 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 9 1ere partie.

Avertissement : ce roman d'époque est rigoureusement déconseillé aux mineurs de moins de seize ans.

Chapitre IX



Lorsque, un matin de juin 18. , Mademoiselle Cléore de Cresseville se présenta en la boutique de mode de Madame Grémond afin de prendre sa fonction de trottin, cela faisait à peine un mois qu’elle avait pris sous sa coupe Délie O’Flanaghan. Nous étions à quelques jours de la Saint-Jean, et de grandes festivités se préparaient à Château-Thierry. Le 30 de ce même mois, Madame la vicomtesse inaugurerait Moesta et Errabunda avec ses quatre premières recrues : Adelia, les sœurs jumelles Daphné et Phoebé de Tourreil de Valpinçon et Mademoiselle Jeanne-Ysoline Albine de Carhaix de Kerascoët. Pour l’heure, toutes étaient volontaires, mais la question d’un recrutement élargi n’allait point tarder à se poser avec acuité.


Le magasin dit de nouveautés et articles de mode de Paris, tenu depuis la fin de l’Empire du neveu par Madame Marthe Grémond, une bonne grosse dame de cinquante printemps, était sis à l’angle de la grand’rue principale de la ville, juste avant le grand pont qui traversait la Marne. On apercevait à distance, au bout de l’artère qui coupait droit cette bourgade tranquille, la motte féodale du Castel Théodoric où, en 1584, avait trépassé le dernier frère du roi des Mignons, le sinistre et ténébreux François d’Alençon, engendrant la guerre de succession que l’on sait.


Cléore avait tenu à voyager incognito, vêtue jà en gamine de douze ans, avec un fichu ordinaire par-dessus un chemisier d’été blanc quelconque à peine festonné aux manchettes, une simple broche de strass au col, de courtes jupes grises passe-partout s’arrêtant aux mollets, des nattes rousses avec de simples barrettes et un chapeau de paille d’Italie un peu effiloché avec un gros nœud rose au menton, des bottines quelconques, une aumônière, un réticule, et un panier de victuailles, afin qu’elle se restaurât comme le peuple avec lequel elle se commettait dans ce vulgaire wagon de troisième classe de la ligne d’Epernay, aux banquettes de bois dures, lattées et mal vernies.
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Beaucoup de ses bourrus voisins s’étonnaient à ce qu’une aussi jeune fille voyageât toute seule, sans chaperon. Mais un crêpe discret, avec un ruban particulier, la désignait comme pupille de l’Assistance publique, comme orpheline de quelque sous-officier jà veuf, mort pour la France au Tonkin ou ailleurs, à moins qu’il eût été de la tragique mission Flatters. Elle avait sur elle un faux passeport, un certificat pupillaire signé du Ministre de la Guerre en personne, qui la désignait comme une demoiselle Anne Médéric, née à Orléans le 28 mai 1877. Dans une malle modeste tenait tout son trousseau de fillette qu’elle s’était résolue à arborer en permanence, du moins tant que nécessité se poserait. Pour qu’on soupçonnât moins que jamais la supercherie, Mademoiselle se força à adopter une mine contrite, triste et grave, pour ne point écrire sévère et renfrognée ou même grognonne, elle dont le sourire enjôleur réjouissait tant ses amies.
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Comme Cléore avait grand’faim, elle dut manger devant tous les autres voyageurs. Bien qu’elle dédaignât les mauvaises manières, elle se trouva contrainte de croquer à pleines dents le contenu de son panier de vivres, afin de se conformer aux us et coutumes des rustres qui l’entouraient. Elle mordit dans un saucisson en grimaçant, gênée par ce manquement au savoir-vivre, sous l’œil goguenard d’un cul-terreux bourru à la veste de velours côtelé. Puis, elle s’obligea à avaler goulûment un camembert coulant malodorant qui, sous ses papilles délicates, lui arracha de nauséeux hoquets. La voiture dans laquelle Mademoiselle effectuait sa villégiature était peuplée en majorité de campagnards de la Champagne ou de la Brie, qui se rendaient à une foire. C’était pourquoi certains avaient embarqué avec leurs panerées d’œufs, leurs mottes de beurre, ou mieux, avec des cages de volailles, des cageots de primeurs, des porcelets, des chevreaux ou des agneaux de lait. Le wagon s’emplissait des remugles puissants de ces bêtes, de leurs caquetages, grognements ou bêlements.


A l’avant-dernier arrêt de ce tortillard, dans lequel la température allait croissant au fil des kilomètres, une grosse paysanne à la coiffe tuyautée, aux jupons sales, puante de pisse, s’assit sans façon à côté de Cléore qu’elle repoussa de ses chairs répugnantes à l’extrémité de la banquette. Elle s’oublia et fit de l’eau, ce qui arrosa les bottines de la comtesse de Cresseville alias Anne Médéric et les imprégna d’une exhalaison nauséabonde tenace.


La chaleur dans le wagon devenait suffocante ; le soleil de ce juin brûlant ardait et pénétrait à flots par les fenêtres dépourvues de vitrages, en compagnie des escarbilles et des panaches de fumée de la locomotive qui salissaient les étoffes et faisaient tousser d’abondance. Cléore fut secouée de quintes malvenues, alors qu’on entendait la motrice s’époumoner et ahaner sur une côte. Les mottes de beurre mollissaient et fondaient sous les assauts caloriques ; elles s’épandaient en coulées jaunes et rances, se confondant bientôt avec les ruisselets d’urine des bouseux, qui, faute de latrines, ne se gênaient nullement pour soulager leurs besoins naturels. Les fonds des caleçons ou des jupons écrus trompetaient à tout-va. De plus, certains se mettaient à fumer nerveusement d’affreuses cigarettes toutes jaunes et baveuses roulées dans du papier maïs. La crasse, la saleté, la promiscuité et les miasmes des hommes et des animaux aux abondantes défécations – les porcelets surtout - engendraient des miscellanées de pestilence insane. La puanteur des lieux en devint intolérable. Cléore fut prise d’un accès de vapeurs. Elle avait commis l’erreur de porter un corset d’adolescente, trop lacé, qui comprimait ses petits seins et sa taille de sylphide. Elle essaya de se rafraîchir, empoignant depuis son réticule sa précieuse fiole d’essence algérienne dont elle humecta sa face et son cou trempés d’une sueur aigre. Elle ôta son fichu qu’elle fourra pêle-mêle sans le plier dans sa panerée d’osier, ouvrit son col, retira sa broche de strass, substitut de camée de pauvrette, défit trois boutons de son chemisier mouillé de transpiration, dégageant ainsi son épiderme d’albâtre jusqu’à la naissance de sa petite gorge qui battait. On entrevoyait, impudent, l’ourlet de son cache-corset. Elle eut lors grand’soif, et contempla avec envie son voisin de la banquette d’en face, l’homme à la veste de velours, qui buvait à la régalade un litron de mauvaise piquette. Elle n’osait quémander une rasade de ce breuvage de pauvre tandis qu’elle sentait sa langue se gonfler. Une lampée lui eût suffi, faute de mieux, elle qui n’appréciait que le champagne ou le cognac.


Le paysan remarqua son manège de poupée en détresse. Il semblait fasciné par cet elfe aux longues nattes rousses, au doux visage lactescent d’une gravité nonpareille, au cou de cygne blanc et aux prunelles vaironnes. Ses mains, soignées, enduites d’une pâte de beauté qui lors tournait, n’étaient pas celles d’une travailleuse. Elle venait de la ville, de Paris sans doute, et avait dû monter en gare de l’Est, empruntant ce convoi aux billets bon marché. Il parla d’abondance, l’abordant sans gêne, la pensant à marier malgré sa juvénilité officielle. Il était veuf, élevait des lapins dans de grands clapiers. Il se rendait à la grand’foire de Condé, dans la Brie. Moesta et Errabunda n’était qu’à deux lieues et demie de ce village briard. L’homme – cinquante ans, peut-être ? - s’essuyait les moustaches à chaque gorgée de sa bouillasse piquante, puis tendait le goulot à Cléore, qui préféra l’abstème, quelles que fussent ses souffrances. Constatant la présence de la malle de la mignonne enfant, il demanda sur un ton doucereux où elle devait descendre, lui proposant son aide, car tout cela devait être fort lourd et rempli d’un joli petit linge qui devait sentir ben bon. Cléore marmotta un « Château… », ce qui tombait fort bien, vu qu’il descendait à la même gare, avant que la carriole du père Gaspard, qui devait l’attendre, l’amenât en sa ferme de Condé. Il insistait trop, comme si le physique de vert tendron de Mademoiselle eût éveillé ses sens de fruste endormi. Cléore décelait en l’homme davantage de galanterie mal placée que de commisération envers la pauvre enfant terrassée par la chaleur. La malheureuse comtesse se sentait fondre ; elle était écarlate de sueur ; elle craignait que le cul-terreux la lutinât. La pâmoison guettait lorsqu’enfin, le terme du voyage la sauva. Ce fut alors qu’elle s’aperçut qu’elle aussi retenait sa vessie.


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Lorsque Cléore descendit du train, elle se sentit accablée par la touffeur et son envie pressante. La diaphorèse, cette maladie de sudation honteuse, poursuivait en elle ses ravages. Tandis qu’un employé du chemin de fer, musclé comme un fort des Halles, en maillot de corps avec juste la casquette réglementaire de la Compagnie des chemins de fer de l’Est sur la tête, descendait sa précieuse malle, elle ressentit le besoin de souffler quelque peu. Elle manqua défaillir. Ses tempes lui battaient violemment ; elle éprouvait une sensation désagréable d’adhérence humide incongrue aux aisselles et à l’aine. Ses habits et dessous lui collaient. Elle eût voulu se précipiter vers la Marne et y plonger afin de se rafraîchir. Ses oreilles captèrent un glapissement bizarre d’oiseau de mauvais augure. C’était un engoulevent égaré là, dans cette jungle de fer, de bois et de ballast, qui défiait la fausse enfant, cette imposture incarnée, de son cri, semblable à un ronronnement de mécanique démoniaque.


Elle héla le porteur, lui demandant d’abord, si la gare comportait des commodités, puis de faire venir une voiture, n’importe laquelle, de louage ou autre, pourvu que l’attelage fût frais, afin qu’elle fût conduite en centre ville, à l’hôtel du meilleur rapport de la contrée, puisque la gare, elle s’était renseignée, était bâtie sur un site assez excentré. A la première question, l’homme lui répondit par la négative, ce qui occasionna en elle une grimace de désappointement. Par contre, il connaissait un hôtel bon marché, en pleine ville, où la jolie enfant pourrait descendre et serait acceptée, bien qu’elle voyageât non accompagnée. Pour les voitures de louage, plusieurs attendaient le chaland juste sous la façade du bâtiment officiel ferroviaire.


Cléore s’excusa de devoir s’éclipser au préalable sans en donner le motif ; faute de latrines, il fallait bien qu’elle dénichât un recoin discret pour soulager sa malheureuse vessie qui n’en pouvait mais et la pressait. Elle se retira vaille que vaille dans une zone herbue, tout en fourrés desséchés par le soleil anormalement ardent pour le pays briard, à l’écart des voies, et dut se contraindre à retrousser indécemment ses jupes, à s’accroupir et à ouvrir le bouton de l’entrecuisse de ses pantalons trempés par la transpiration. Elle fut bien aise d’entendre couler et glouglouter le malséant liquide citrin de son corps ; une expression béate marqua sa pleine satisfaction du devoir physiologique accompli. Notre soi-disant Anne Médéric rajusta ses vêtements et s’en revint à petites foulées en la gare, car ses bottines la serraient, ses petons poupins ayant enflé à cause de la chaleur, alors que l’employé, en véritable Samson, hissait la malle sur ses vastes épaules tout en invitant la demoiselle à le suivre : une carriole était là et l’attendait pour l’emmener en un hôtel convenable aux demoiselles sis au centre de Château-Thierry. Une fois le bagage installé et calé, elle gratifia l’employé d’une belle pièce en argent, une fortune selon le drôle, une bagatelle pour elle, puis monta dans la voiture.
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S’il était venu la fantaisie à Mademoiselle la comtesse de Cresseville de rédiger ses mémoires ou de tenir un journal, sans doute eût-elle intitulé l’épisode qui va s’ensuivre « Dans quelles circonstances je recrutai Quitterie, à la suite d’une impudence, et ce qu’il en advint. » Nous nous voyons contrainte de vous conter les faits, dans toute leur exactitude et leur franche crudité.
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Lorsque Cléore se présenta à la réception de l’Hôtel Théodoric, sis avenue de Paris,
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elle déclara qu’elle se mourait de soif et sollicita avant toutes choses un rafraîchissement, de préférence une bonne limonade avec de la glace. Elle exigea de prendre un bain, qu’on lui montât illico dans sa chambre – dont elle n’avait pas même encore la clef – un tub, du savon, des serviettes et de l’eau car elle avait grand besoin de se nettoyer de toute cette crasse du voyage. Le réceptionniste, un bonhomme débonnaire, s’étonna qu’une petite morveuse lui tînt la dragée haute et se montrât aussi autoritaire. De plus, son nez sentit bien qu’elle puait un subtil mélange de transpiration, d’urine (à cause de l’imprégnation persistante de ses bottines), de camembert et d’essence mentholée et camphrée. Il vit bien qu’elle était pupille de l’Assistance publique, ce qui expliquait qu’elle fût seule. Cléore lui exposa qu’elle ne demeurerait que quelques jours à l’hôtel, qu’elle avait d’excellents certificats à faire valoir auprès de Madame Grémond, la bien connue marchande de mode, qui devait l’embaucher comme trottin, la précédente employée ayant été renvoyée pour inconduite notoire.


Le réceptionniste rit ; il savait. Toute la ville en faisait des gorges chaudes, à propos de cette petite Charlotte, seize ans, grasse et fraîche, qui s’était fait engrosser par un mariol qui l’avait troussée dans un buisson sur les rives de la Marne, un soir d’automne particulièrement doux.


En 18. , la bourgade s’extirpait à peine de la nuit médiévale. Le chemin de fer avait accéléré son désenclavement et elle se retrouvait sur une route favorable entre Paris et la Champagne, bien qu’il n’y eût point grand’chose à tirer de ces lieux provinciaux, où une Madame Bovary se fût morfondue. L’honnie République y avait marqué des points ; la contrée faisait valoir sa grande célébrité locale, Jean de La Fontaine. Elle se rencognait à sa gloire locale, lorsqu’il venait à quelqu’un la velléité d’en dire du mal, notamment à propos du fait qu’épicurien au service de Fouquet, ledit poëte ingrat avait rallié le Roy Soleil. Les habitants n’aimaient pas qu’on rappelât que la Fontaine s’était illustré dans l’écriture de peu recommandables contes drolatiques et paillards. Selon Cléore, c’était péché véniel ; Mademoiselle appréciait le fabuliste dans la tradition d’Esope. Elle adorait les expressions imagées qu’il employait dans ses vers, par exemple le délicieux patte-pelus, dont il fut le dernier ou presque à user.
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Le réceptionniste tendit à Cléore le registre, afin qu’elle le renseignât et le signât. Elle manqua commettre une bévue lorsqu’elle approcha le porte-plume de la page vierge. Elle commença à inscrire Mademoiselle C. , commit un gros pâté à la semblance de celui de Marie-Antoinette lors de son mariage ; elle eut une moue comique, se ravisa, biffa le C qui l’eût trahie et inscrivit d’une écriture déguisée, contrefaite, pleine de taches d’encre maladroites, trop ronde et mollasse, d’enfant emplie de candeur sucrée : Mademoiselle Anne Médéric. Elle s’empourpra, ajouta une précision sur sa qualité avec plus de pleins et de déliés : pupille de l’Assistance publique. Puis, elle versa des arrhes, ainsi que l’hôtel l’exigeait, un acompte, un billet tout chiffonné et détrempé de cent francs, qu’on eût pensé passé à la lessiveuse. Enfin, l’homme lui tendit la clef de sa chambre : numéro 208, second étage. Elle se précipita dans l’escalier orné de lourds tapis d’un rouge passé, suivie d’un chasseur boutonneux qui transportait sa malle.


Dès qu’elle fut seule, après qu’elle eut versé son pourboire au chasseur et refermé la porte, sans même la verrouiller, elle se déchaîna. La chambre était coquette, confortable, quoiqu’elle ne fût pas la plus chère de l’hôtel. Le lieu était à sa convenance et bien fréquenté, sans histoires. Elle jugea qu’elle n’avait rien à redouter des hommes, de ces clients mâles qu’elle allait croiser. Elle admira la petite table de nuit marquetée avec sa lampe à gaz à abat-jour et la penderie en acajou, bien que le bois fût un peu fatigué et écorché. Le parquet et les meubles fleuraient bon l’encaustique, la cire d’abeille, mais ne parvenaient pas à masquer les relents aigres des vêtements de la jeune voyageuse. Les talons de ses bottines émettaient de petits craquements sur les lattes. Le lit était vaste, plein de coussins et d’édredons douillets. Il comportait de gros piliers de cuivre parfaitement astiqués, et même un baldaquin, un peu poussiéreux toutefois. La literie était de couleur rouille et ocre, d’un tissu relativement ancien, les draps bien blancs, proprets et parfumés, invites au repos salvateur, à la fainéantise. Elle se pensait sans force, épuisée par l’éprouvant voyage parmi tous ces déchets humains. Ce qu’elle fit, commit dans les minutes qui suivirent, la subjugua. C’était comme si elle eût mêlé l’infantilité d’une fillette innocente de deux ans au comportement vil d’une courtisane leste avide de bamboche. Elle en avait assez de ses vêtements chancis, rancis par la sueur. Son allure d’orpheline sage gâtée, rompue par cette canicule précoce lui fit brusquement horreur.


Elle se dépouilla de tous ses habits avec une délectation de Jézabel, de toute cette peau d’étoffes collantes de ses sudations, n’épargnant même pas les dessous ni le corset de fillette. Entièrement nue et contente de l’être, sa peau de rousse luisante et pourprée, Cléore fourra sans ménagement toute cette vêture honnie dans le panier à linge et se rua sur le lit avec des cris de chat sauvage. Ce qui s’ensuivit fut aussi indescriptible qu’une bacchanale onaniste mais s’en rapprocha assez. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, notre comtesse métamorphosa la chambre en capharnaüm autant qu’en jardin des délices. Comme toutes les rousses nues qui peuplent les toiles de nos peintres modernes, elle devint un vrai fauve, un objet érotique, une fois son enveloppe de glace vestimentaire fondue.
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C’étaient des saturnales, une nuit de Walpurgis, une fête à l’envers, un sabbat des sorcières, un coït de l’horreur. Elle mordait les draps à pleines dents avec frénésie, labourait toute la literie de ses griffes avec des ronronnements de chatte satisfaite, mettait sens dessus dessous polochons, traversins, coussins et autres édredons. Elle se roulait sur le matelas et sur le sol en bavant telle une épileptique, une hystérique, les draps et couvertures déchirés par ses ongles acérés entortillés sur elle, avec des trémoussements d’oracle thibétain en transe. Elle suait de plaisir, de volupté, d’extase, en soufflant comme une pouliche montée par l’étalon. Ses étreintes jouissives de paradis d’Allah la poussaient à la destruction générale, au tohu-bohu. Son entortillement dans le linge des draps se faisait paroxystique tandis que son épiderme frémissait d’une excitante chair de poule. Elle baignait dans l’humidité malsaine de son corps qui exsudait ses liquides salés de la diaphorèse par le moindre interstice. Elle ruisselait comme au bain turc alors que de toutes les parties poilues de son être dégorgeaient des effluves alcalins. Tous les coussins crevèrent sous ses assauts et une pluie émolliente et duveteuse déferla sur sa peau détrempée et ses nattes défaites. Les chatouillements et les éternuements se multiplièrent. Cléore joua à des jeux indicibles avec ce duvet d’eider, s’amusa à saisir par poignées les douces plumes d’oisons à jamais inconnus avec lesquelles elle caressa et chatouilla les zones les plus subtiles et excitables de son corps de sylphide, des aisselles au pubis rubescent. Elle en tressaillit de contentement sous ces caresses ouatées. Elle riait d’un rire franc, enfantin. Elle s’initiait à des plaisirs nouveaux.


Cléore voulut que sa langue intervînt dans ces jeux solitaires d’Eros. Elle commença à lécher ses doigts, ses paumes, ses poignets. Elle goûtait à sa sueur salée mêlée de duvet, délicieuse sous ses papilles activées, mais à sa grande déception ne pouvait dépasser son avant-bras. Elle ragea ; elle eût voulu s’incarner en la plus grande contorsionniste de tous les temps, posséder une langue extensible de caméléon afin qu’elle pût atteindre d’abord sa jeune gorge puis d’autres parties et fentes plus secrètes de ce corps sibyllin, là où l’on fécondait en principe la femme. Dès lors, ce jeu là la lassa ; elle le trouva triste, insuffisant. Le sel de ses suées en acquit une saveur de gougère de fiel ou de gelée royale d’un extrême rancissement. Elle passa donc à l’excitation littéraire.


Elle se surprit à marmotter l’esquisse d’un poëme, elle qui ne versifiait jamais et n’était point bas-bleus. Elle l’intitulerait Puella Impudica. Mademoiselle de Cresseville connaissait par ouï-dire la réputation d’un compositeur du premier âge baroque, Guillaume Bouzignac, qui, sous Louis le Juste, avait écrit des madrigaux sublimes d’un maniérisme exacerbé et tourmenté telle une toile de Salvator Rosa. Bouzignac s’était inspiré du Cantique des cantiques et seul le commencement du poëme vint pour l’heure en la bouche de Cléore :


Tota pulchra es, chanta le madrigal de Bouzignac !


Elle n’alla pas plus avant. Sa furie sexuelle poursuivait autrement son expression dans des bouffées délirantes torrides. Dans son extase croissante, malséante et fantasmatique, Cléore sentait qu’elle recouvrait une souplesse serpentine vénéneuse enfuie depuis l’enfance. Une sève bouillonnait en elle, sourdait de ses entrailles, prête à jaillir par tous ses pores tel un geyser, à se déverser en jets éruptifs jubilatoires.
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Elle se lovait autour des montants du lit comme une liane rouge suintant d’un venin écarlate et y frottait son bas-ventre puis son cul de poupée avec conviction et insistance jusqu’à ce que quelques poils roux intimes y adhérassent. Elle se sentait à la fois Mélusine, sirène et méduse. Elle croyait se transformer en une jument en œstrus qu’eût soumise un chevalier almoravide par les piqûres répétées de ses éperons brûlants, ses hot spurs, ainsi que le contait dans une séquence fameuse dans le sens médiéval du terme, tout en vers précieux tarabiscotés d’un raffinement indicible, le poëte Ahmed Ibn Al-Rumi dans son célèbre traité érotique d’équitation De l’Art d’honorer ses montures. Cléore se surprit à hennir comme si les aiguillons l’eussent pénétrée jusqu’au tréfonds. Elle prenait conscience de ses accès torrides et turbides, de ses spasmes exaltés, mais poursuivait ses contorsions, ses contractions, son manège, passant d’un jeu pervers à l’autre, d’un frottement à l’autre, inventive femme de Putiphar qui prouvait qu’on pouvait tout faire seule, en monstrueuse poupée impudique rousse et gracile, en catin des temps futurs qu’eût adoré concevoir monsieur Villiers de l’Isle-Adam, pécheresse d’une époque à venir où la virtualité suffirait à l’expression, à l’assouvissement du plaisir. Un Thomas Alva Edison et un Nikola Tesla, tout savants et astucieux qu’ils fussent, manquaient paradoxalement d’imagination pour manier de tels concepts effroyables pour la morale chrétienne, car ce que Cléore engendrait en cette médiocre chambre d’hôtel ruinait, ravinait et arasait à jamais tout l’édifice de la vertu et de l’éthique patiemment érigé depuis plus de trois mille ans, ainsi renversé cul par-dessus tête par la grâce d’une nouvelle Lilith. « Que tous les humains à la surface du globe en vinssent à imiter ce que je faisais dans cette chambre – eût-elle pu rédiger dans ses mémoires – et c’en eût été fait de l’acception même de l’Humanité. » Elle n’avait nul besoin d’homme, ni de femme d’ailleurs, excepté peut-être les fillettes qui l’attiraient… Aucun risque dans ce cas qu’elle fût vérolée comme au lupanar. Cléore venait de créer le sexe sûr. Elle enchaîna avec logique d’autres galipettes paroxystiques.


La chambre tout entière en devint un monstrueux godemiché. Elle était la chose de Cléore, son objet, qu’elle domptait. Les coulées sporadiques de son intimité excitée s’épandaient dans toute la pièce, épreignaient tout, imprégnaient tout, pourrissaient tout, souillaient tout, enveloppaient tout d’un chancre poisseux, collant, d'une flétrissure et blettissure atroces, indescriptibles, comme si deux mammouths colossaux en musth se fussent montés dans un étroit cabinet noir digne du poëte Hugo.


C’était un exsudat, un miellat blanchâtre, à la fragrance fade qui prenait à la gorge, une glycérine épaisse comme de la mélasse, une gelée fongible qui ne cessait de perler d’entre les cuisses bouillantes comme un chaudron de sorcière de la comtesse de Cresseville qui ne parvenait pas à mettre un terme à cet épanchement vénérien immonde.


Elle changea lors de tactique. Prise d’une danse de Saint-Guy frénétique, elle s’érigea sur le matelas débarrassé de tout ce qui l’encombrait, entièrement marbré des coulures de ses sécrétions vaginales, empuanti irrémédiablement par elles comme un vieux brie trop fait, et commença à sauter dessus cette saleté comme un cabri fou, comme si elle eût voulu en éprouver la solidité. Les ressorts du sommier grincèrent avec force, gémirent sous ces sauts répétés d’une nymphe en fureur, comme s’ils eussent supporté les ébats immondes d’un couple d’obèses. Les bonds de la donzelle rousse en rut, dont les cheveux ébouriffés flottaient dans tous les sens, étaient si conséquents qu’elle en touchait presque le plafond quoiqu’elle fût petite. Cléore s’étonnait de cette énergie décuplée par la jouissance. Son buste menu, toujours luisant et ruisselant comme tout le reste de son corps, tressautait d’une manière comique, ses aréoles irritées de mouillures. Ses jeunes muscles de sylphe tiraient à hue et à dia, mais elle n’en avait cure. Elle s’étonnait de son énergie recouvrée, de sa furie d’Erinyes ou de harpie, comme si elle eût bu un excitant du sexe et, qu’avec l’agitation et le tapage conséquents qu’elle causait, tel un marmot en révolte, après tant de galipettes scabreuses, on ne l’eût point encore expulsée de l’hôtel. Elle perdait toute notion de l’heure, n’ayant même pas sa montre auprès d’elle, un vieil oignon gemmé hérité de sa mère, qu’elle laissait pendre avec grâce à sa châtelaine. Elle ne se souciait plus que sa limonade fraîche et son bain tardassent autant, qu’on ne les lui montât point.


Soudain, un premier incident imprévisible eut lieu. Non point que le sommier cédât sous son joli corps nu mouillé et ruisselant, mais quelque chose de rouge commença à goutter de son entrecuisse, en plus du reste. Elle crut d’un premier abord avoir par inadvertance rompu sa membrane de vierge. Elle se tâta ; ses doigts poissèrent d’un sang fade et âpre, d’une malodorance écœurante, fort épais, trop abondant pour qu’il résultât d’une simple déchirure de l’hymen qu’elle n’avait aucunement lésé malgré tous ces tripotages scabreux qu’elle venait de faire. Cléore comprit enfin et s’empourpra : la chaleur et son agitation de polissonne avaient été telles qu’elles en avaient hâté la survenue de son indisposition périodique.


« Diable, s’exclama en soliloque la jeune femme, j’ai huit jours d’avance ! Ceci va trahir mon âge réel ! »


Alors, elle se jeta du lit, s’affola, tandis que son sang tachait et achevait de souiller matelas et parquet en coulant et s’épanchant comme une petite fontaine vicieuse sans qu’elle parvînt à étancher cette hémorragie menstruelle. Elle fouilla toute la chambre avec frénésie, à la recherche d’une serviette ; elle renversa les sparteries de linge, força les serrures de sa malle à s’en briser les ongles, mit tout en désordre, en chaos inconvenant, en pagaïe. Enfin, elle trouva et s’empressa de caler le linge salvateur en son entrefesson.


Il était bien tard ; un bruit de pas menus et claudicants retentit dans le corridor, suivi d’un tapotement doux de l’huis par des doigts encore enfantins. « Mademoiselle ; mademoiselle ! faisait une petite voix de fillette. Je vous apporte votre bain et votre limonade. »


Comme on tardait à répondre à ses injonctions, la domestique poussa la porte non verrouillée. Une petite bonne toute maigre, avec un pied-bot et un visage de fouine hectique, onze ans à peine, qui traînait comme une Cosette des poids trop lourds pour sa frêle constitution, s’effara à la vue d’une jeune femme rousse aux formes de sylphide, intégralement nue, mouillée et ensauvagée, les cheveux défaits jusqu’aux mollets, qui, plus était, serrait convulsivement une serviette rougie de sang entre ses cuisses. Et la petite, la future Quitterie, se pâma.


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Dans l’esprit de Cléore, les Castelthéodoriciens n’étaient que du menu fretin ; jamais ils ne médiraient, ni ne clabauderaient. Elle haïssait les rumeurs, les colportages, les clabaudages et pensait tous ces provinciaux trop bonasses pour bruisser de réprobation comme on le faisait couramment dans les salons parisiens.


Cléore fut tourmentée par un dilemme d’âne de Buridan : soit elle se préoccupait du sort de la petite bonne et lui portait secours, soit en égoïste, elle satisfaisait les besoins de sa petite personne en se désaltérant et en prenant son bain, ardente nécessité selon elle, bien qu’elle sût que, dans son état, batifoler dans l’eau n’était point recommandé : elle connaissait une sienne cousine qui était morte à dix-huit ans pour avoir pris un bain de mer au mauvais moment à Biarritz. Cependant, elle était prête à dédommager les hôteliers pour les dégâts qu’elle avait occasionnés dans son impétuosité d’enfant sauvage. Elle trancha en sybarite.


Préservant sa pudeur, Cléore enfila la première chemise de popeline venue, qui traînassait parmi le tas chiffonné d’atours enfantins dégorgés de sa malle renversée. Puis, enfin décente, elle sortit furtivement de la chambre. Dans le corridor, mal éclairé au gaz, capitonné d’un affreux velours d’un mauve sombre avec de méchantes gravures accrochées çà et là, reproduisant des paysages pittoresques de la Brie ou des portraits de La Fontaine, elle avisa un tub, des seaux d’eau chaude et un verre de limonade dont les glaçons avaient presque fondu, abandonné sur une console où reposait une pendule qui ne fonctionnait plus, tout en dorures écaillées. Cléore se précipita sur la boisson en émettant des clappements impatients de la langue. Elle avala son verre d’un trait. La limonade était ordinaire, jà éventée. On en buvait de meilleures chez Tortoni. Pourtant, Mademoiselle la comtesse ne se gêna nullement pour exprimer un rot de remerciement et de réplétion. Cléore, alias Anne Médéric, se demanda comment une enfant aussi frêle avait pu transporter tout cela, tub, seaux d’eau, verre, savon, brosse, serviette, qui plus était en gravissant deux étages avec un pied malade incommodant.


« Elle a dû effectuer plusieurs allées et venues ; comme je vaquais trop à mes plaisirs personnels, mes oreilles n’ont prêté nul cas à ce qui se passait hors de ma chambre. » se dit-elle, pour une fois soucieuse de la petite Cosette qui gisait toujours inanimée. Cette enfant maigrichonne était peut-être exploitée comme une esclave. Cléore y remédierait…plus tard.


Mademoiselle de Cresseville porta tub, savon, seaux d’eau et tout le reste dans son territoire en désordre et se résolut à se baigner, quel qu’en fût le risque. Le moment s’avéra délicieux, émollient, coruscant. Le nonchaloir seyait à la comtesse qui macéra de longues minutes dans son tub, dans cette eau relaxante, après s’être rigoureusement savonnée, brossée et frottée. A sa grande satisfaction, son entrejambes avait cessé d’exprimer des mictions sanglantes. Enfin, elle songea à s’extirper du bain, telle la Vénus anadyomène qu’elle croyait incarner puis à s’essuyer avec une des grandes serviettes de coton que la petiote évanouie avait apportées. Puis, Cléore s’habilla avec soin, voire avec maniaquerie, d’une lingerie propre tirée du contenu de sa malle qu’elle rangea, mit toutes ses toilettes enfantines, ses chapeaux et rubans dans la penderie, choisit une robe gris-souris avec des fronces, une mignarde ceinture à faveur rose de satin et un col en points d’Alençon, l’enfila comme elle put, car, nous le savons, elle ne se vêtait qu’avec difficulté. Elle mit une éternité pour lacer et boutonner ses bottines noires. Pour les padous et nœuds de cheveux, elle aviserait ; elle ne savait même pas les nouer seule. Cléore se contempla alors dans une psyché puis dans la grande glace de l’armoire. Cela passait ; la robe était un peu froissée, mais enfin… Elle orna son col de la broche de strass, camée par défaut, et se mira de nouveau, ainsi adonisée et apprêtée. Cléore se trouvait fort jolie, vraiment, mais ses cheveux roux magnifiques demeuraient mouillés, décoiffés. Peut-être que la petite bonne saurait remettre ses anglaises en place… Elle se ravisa, prit un flacon de sels, prête – enfin – à ranimer la gamine.
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Notre soi-disant Anne Médéric, avant toute action, ne put s’empêcher de dévisager et de détailler la gracile silhouette de la petite domestique qui gisait sur le parquet depuis de trop longues minutes. La syncope paraissait plus grave que Cléore ne l’eût pensé. Elle s’effraya de la maigreur de la petite miséreuse. Ses employeurs devaient mal la nourrir. Elle n’avait jamais vu de pauvresse d’aussi près, et cela la choquait. Heureusement que sa toilette de servante cachait aux yeux ce qu’elle avait de pis. La comtesse de Cresseville parvint à s’apitoyer, surtout lorsqu’elle remarqua le pied gauche contrefait, de guingois de la gamine, emprisonné dans le carcan d’une chaussure orthopédique inadaptée. C’était une espèce de prison de cuir, tout en sangles, en lanières et en tiges de métal, lourde, à la semblance de ces appareils conçus pour les enfants souffrant de rachitisme ou de poliomyélite, qu’elle avait rencontrés aux fêtes de charité. Et cette horreur essayait de redresser le pied bossu, d’en corriger dérisoirement la boiterie congénitale.
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Les prunelles de Cléore remontèrent vers le visage de la petite meurt-de-faim, qu’elle pensait rachitique. L’ovale triangulaire et les pommettes la frappèrent, tant il venait à sa souvenance des images de ces jolis animaux auxquels cet ovale faisait songer, ces visons, belettes, hermines, fouines ou mangoustes qu’elle trouvait fort mignons et sympathiques. De la coiffe tuyautée de la juvénile bonne s’échappaient des mèches lisses et raides, fourchées et cassantes, d’un blond foncé terne ; une chevelure qui eût été splendide si on l’eût bien soignée. Les vêtements étaient propres, convenables, son tablier impeccable, la bottine noire du petit pied valide tout à fait mignonne et bien astiquée, mais, à y regarder de plus près, cette première impression, due surtout au tablier blanc des gens de maison, camouflait une certaine usure de la robe de couleur chocolat, d’une étoffe commune, ordinaire, lustrée par endroits, un peu râpeuse et peluchée deçà-delà, avec un trou au côté droit, un accroc que la fillette avait essayé maladroitement de recoudre. Sans doute était-elle responsable de cette déchirure, et elle l’avait réparée elle-même de crainte que ses patrons ne s’en aperçussent et la renvoyassent.


Cléore eut alors des pensées coupables. La fragilité de l’enfant la chagrinait. Sa commisération se doublait d’une fascination trouble. Selon elle, les misérables ne portaient aucun dessous ; les pantalons étaient a fortiori inconnus de leur progéniture femelle. Elle voulut vérifier. Elle tâtonna d’abord dans la zone du col de la fillette, essayant de savoir si elle portait ne serait-ce qu’une chemise sous son uniforme de servante. A moins qu’elle arborât d’abord un chemisier, mais c’était là trop de luxe, qu’une petite aux gages dérisoires ne pouvait se permettre. Ce col était d’ailleurs la seule fantaisie de la tenue, la seule que cette petite boniche se fût octroyée, puisque, comme Cléore elle-même, elle y avait mis sa seule touche de coquetterie de pauvresse, son unique bijou, une broche du même strass brillant et médiocre que celui d’Anne Médéric. Cléore vit que la fillette respirait ; une respiration régulière mais quelque peu sifflante soulevait sa poitrine maigre. Cléore pinça l’étoffe au niveau du buste : elle sentit bien qu’il y avait une épaisseur en-dessous. Alors, elle souleva les jupes sans se gêner. La petite misérable aux jambes frêles était tout sauf nue sous sa robe : elle arborait bel et bien un trousseau complet d’enfant comme il faut, bas noirs de coutil (bien chauds pour la saison), dont un était troué au genou, jupon blanc amidonné, jarretières, chemise grège et surtout pantalons de lingerie. Le tout en lin, toile, linon et coton ordinaires, en tissu écru, rêche au toucher. Mais cette petite fille peut-être poitrinaire était très propre sur elle, bien sage et convenable, telle que Cléore eût pu s'en enticher si elle avait été sienne tant sa maigreur lui plaisait, quoique, sous la légère fragrance de lessive régulière et d’eau de toilette ordinaire à la violette, que la pauvrette devait s’acheter pour un sou le flacon, transparût une odeur de médicaments, confirmant les soupçons de Cléore, odeur de morbidité qui frappa les narines sensibles de Mademoiselle de Cresseville. Alors, les yeux embués de larmes, Cléore rajusta les vêtements de la petite bonne et lui fit respirer les sels salvateurs. Elle sut lors qu’elle l’aimait.


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vendredi 2 septembre 2011

Le Trottin, par Aurore-Marie de Saint-Aubain : chapitre 8 2e partie.

Avertissement : ce texte est déconseillé aux mineurs de moins de seize ans.
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Devant le seuil de la salle de classe unique de Moesta et Errabunda, le trio maléfique constitué de Sarah, Michel et Julien distribuait un lot gratuit de fournitures scolaires, éponge, ardoise, craies et crayons. Michel avait comme la bougeotte ; il s’amusait à aller et venir entre les petites filles, à leur jeter des œillades lubriques, à leur ébouriffer leurs cheveux bien coiffés, jusqu’à ce qu’elles fussent aussi hirsutes que des caniches. Tout à sa gouaille naturelle, Julien, cigarette à la bouche, les saluait avec des mots vulgaires de vieux débauché de bastringue :

« Comment ça va-t-y c’matin, mes poulettes ? Pas trop éreintées d’la veille ? C’est qu’aujourd’hui, y va encore y avoir du sport ! Tâchez qu’ces dames vous refilent pas une chaude-pisse d’derrière les fagots ! »


La plupart des « élèves » faisaient peu de cas de la verve paillarde des bras droits de Cléore ; elles en avaient l’habitude. Mais ce matin là, Julien alla jusqu’à accomplir des gestes déplacés, flattant les croupes plates des pucelles, gestes lestes que l’on qualifie en général de pelotages. Nelly-Rose, une jeunette de neuf ans, des faveurs orange, demeura coite, mais la petite Sixtine, une rubans bleus de onze ans et sept mois, aux magnifiques nattes châtains moirées, bruissant d’un friselis de padous, réagit en vif-argent. Sa foucade consista en une morsure de tigresse à la main coupable de l’apache des faubourgs, qui répliqua en lui pinçant le cul et lui tirant les tresses, rompant au passage un des nœuds de satin. Beaucoup en furent fâchées, du fait de la beauté de Sixtine, de ses notes excellentes, qui la vouaient aux rôles travestis de pastourelle ou de fermière de bergeries mignonnes du XVIIIe siècle, aux pantalons très longs, très ourlés, et aux polonaises fort étrécies, d’une teinte vieux-rose, fantasme propre à certaines clientes fort raffinées, très exigeantes sur la qualité de la pièce de biscuit, d’autres étant portées sur les fausses gitanes ou petites mendiantes dont elles souhaitaient qu’elles portassent des dessous aussi effilochés et rapiécés que leurs dessus, proprets cependant, au nom d’un érotisme naturaliste de pacotille.
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Lorsqu’Odile pénétra dans la salle de cours, assez vaste puisqu’elle mêlait tous les âges des pensionnaires, elle ne vit d’abord qu’une chose familière, comme cette école communale conforme à la République qu’elle avait bien peu assidument fréquentée, ce qu’elle regrettait lors. Le tableau noir, le bureau, l’estrade, les bancs et chaises de bois, les pupitres, tout paraissait a priori conforme aux classes de la Gueuse. Mais, lorsqu’on y regardait de plus près, on constatait avec dégoût que cette pièce servait à dispenser une pédagogie bien hétérodoxe, vouée plus à l’enseignement des funestes secrets qu’aux leçons de morale ou de calcul. Les objets pédagogiques obstétricaux pullulaient. Il y avait des théories de vilains mannequins de chiffons, de démonstration, difformes, tout en étoffes de drap ou de basin grossières, écrues, des grosses femmes gravides de tissu pelucheux, mal cousues, sans visage, qui dégorgeaient de leurs entrailles des espèces de fœtus enchifrenés, froissés, presque informels à force de schématisme, à la semblance de ces effigies de cours de sages-femmes du siècle précédent.
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La couturière ou la mercière maladroite qui avait commis ces pantins fanés bourrés de son, quoiqu’ils fussent incolores, avait tenté d’y ajouter une touche de réalisme en représentant les vaisseaux sanguins utérins et placentaires. Une espèce de corde, toute en tortillons, figurant le cordon ombilical de ces ridicules et pitoyables fœtus de différents âges, couturés et bourrés à l’emporte pièce d’une sciure médiocre, les attachait au mannequin de leur mère, monstrueuse poupée chiffonnée d’une facture abjecte. Certains mannequins, jà crevés à force de manipulations malhabiles des petites mains des pensionnaires, qui jouaient souventefois avec à la maman en gésine, épandaient leur bourrage fruste sur le sol. Ces saletés scolaires se complétaient de cires anatomiques, des reproductions à la florentine, qui de l’appareil reproducteur de la femme, qui de la césarienne ou de la présentation par le siège, qui de l’utérus avec son fruition aux différents stades de formation.
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Cependant, les authentiques avortons n’avaient point été omis par la prévenante comtesse de Cresseville. Elle s’était arrogé le droit de piller sans vergogne un muséum obstétrical pathologique, et s’était débrouillée pour que toutes ces dépouilles fussent des mâles, afin de démontrer la supériorité physique de la femme, qui, selon elle, survivait à toutes les avanies anténatales et autres… Devant de telles misérables dépouilles, c’eût été le moment approprié d’entonner les complaintes et chansons de messieurs Mac Nab et Jules Laforgue. Julien qui les connaissait, ne s’en privait pas ; il perturbait la classe par ces accès gouailleurs jusqu’à ce que ceux-ci se calmassent sous les injonctions répétées de Mademoiselle, de Sarah ou même de Délie.


Le monstre que préféraient les fillettes, c’était celui qu’elles avaient surnommé avec affection la baudruche. Sans doute le trouvaient-elles comique, à côté des autres qui tous leur procuraient des nausées ou des suées de peur, ces lithopédions, siamois, cyclopes, anencéphales batraciens à spina bifida ou à organes herniaires développés hors du corps, telle une bulle insane jaillie de leur tête creuse. Elles délaissaient donc les bocaux de ces créatures ne les agréant pas au profit d’une seule, sur laquelle elles reportaient tous leurs fantasmes malséants, jà érotiques. De toute évidence, il s’agissait d’un petit garçon dont le sexe, bourgeon ridicule et déchu, pendouillait au mitan de cette masse de chair morte, décolorée par l’alcool comme par la chlorose, aussi profuse et tumescente qu’une montgolfière. Sa peau blanchâtre était tendue, prête à exploser, à éclater en milliers de lambeaux. Il était si soufflé qu’on eût pu contenir trois avortons en un. Son volume était donc triple ; sans doute en allait-il de même pour les somas et germens qui eussent constitué l’être abouti s’il était parvenu au terme de la gestation.
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Ce Gargantua mort, ce garçon-éléphant, alimentait les terreurs nocturnes de toutes les élèves qui longuement, contaient leurs cauchemars morbides et fantasmatiques à leur maîtresse adorée. Le caractère inconvenant de ces songes était des plus explicites parmi les plus âgées dont l’entrefesson se trempait de pollutions nocturnes. Ainsi, Jeanne-Ysoline elle-même avait une fois rêvé de la baudruche, la sentant monter sur elle, soulever ses jupes puis essayer de se fondre en elle avant de s’étioler en une coulure de pourriture. A la suite de ce rêve, dont elle s’était éveillée fort mouillée, elle avait juré ne jamais commercer avec les garçons.


Dans la salle, il y avait aussi de grands dessins affichés, représentant les tenues et attitudes autorisées ou prohibées par le règlement sévère de la maison. Cinq petites filles s’alignaient, et chaque dessin était légendé, du très mauvais à l’excellent. Le premier, le plus interdit, dépeignait une enfant dans le plus simple appareil ; torse et bas du corps étaient barrés de grandes croix rouges avec la mention : très mauvais. Suivait la petite fille torse-nu, juste en bloomers, dont une croix biffait la poitrine avec le mot mauvais. Venaient, avec logique, celle ayant conservé chemise de coton et pantaloons satinés (bon), celle ayant renfilé en plus son jupon (très bon) et, à tout seigneur tout honneur, la petite fille modèle adonisée de pied en cap (excellent). Comme nous le savons pour Adelia, Sarah, dans son intransigeance venue des Tables de la Loi, eût écrit mauvais aux dessins numéros 3 et 4, le fait même de se promener en dessous étant marqué du sceau de la fornication et de la lubricité.


Mais d’autres images avaient pour sujet les pratiques interdites et celles admises ; c’était là que le bât blessait le plus, et qu’il eût fallu qu’Odile se voilât la face, si toutefois elle eût été oie blanche. Les trois interdictions représentaient des gamines en lingerie ; l’une avait un bâton planté dans le fondement, comme si elle eût aimé Sodome ; la seconde l’arborait à l’entrejambes ; la dernière en pleine bouche. Cela était clair pour les initiées. Une quatrième pratique déviante manquait à l’appel ; cela signifiait tolérance implicite, et les plus instruites ne se privaient aucunement de l’appliquer en sous-main. Le substitut du bâton, ainsi que le qualifiaient les fausses prudes, y était inutile, mais pour ce faire, il fallait veiller à une hygiène exemplaire, irréprochable, et c’était en cela que l’enseignement de Cléore apparaissait moderne. Quant aux pratiques officiellement acceptées, une personne naïve, du fait que les fillettes entremêlées sur ces élégantes sanguines et eaux-fortes avaient sur elles leur linge, eût interprété faussement ces positions tarabiscotées d’accouplements saphiques comme des représentations de lutteuses antiques enchevêtrées voulant imiter un fameux vase grec à figures rouges d’Hercule tout en muscles combattant le triton ou le centaure, lutteuses de gymnase auxquelles ne manquait que le strigile.


Enfin Sarah fit tinter la cloche du signal. Le cours débutait ; toutes s’assirent, déballèrent leurs affaires et firent claquer leur pupitre. On commença par l’appel des quarante-deux recrues. Cléore entra dans la classe avec solennité, en grande tenue enfantine ; l’ode à la comtesse de Cresseville fut entonnée avec la même ferveur que lors du souper, puis vint la distribution des bons points, qui précédait les punitions publiques.


La récompense du jour échut à Quitterie.
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La jolie fouine boitillante s’avança, adonisée de ses nœuds bleus comme un rameau. Elle susurra une menace à l’encontre de Daphné et Phoebé, qui exécraient sa fourberie portée sur sa figure. Elle tira même la langue à l’encontre d’Ysalis, contre laquelle elle avait rapporté le menu vol d’un joujou de quatre sous, un toton ordinaire en bois même pas peint ; et la rancune d’Ysalis demeurait tenace, du fait que Délie l’avait corrigée en public de sept coups de martinet, chose dont se souvenaient encore ses muscles fessiers. Mademoiselle caressa ses anglaises d’un marron clair doré, sa seule fierté et beauté, et flatta ses joues maigres, sa poitrine creuse même pas esquissée et son ovale triangulaire de petit prédateur des bois. Elle la cita en exemple devant toutes ses camarades, annonça solennellement que sous peu, elle avancerait en grade et rejoindrait conséquemment le club très fermé des nœuds chamois. Puis, félicitant encore cette chouchoute, elle la coiffa d’une sorte de chrémeau d’enfançon ou de fanchon, coiffe toute ruchée et gaufrée, cadeau insigne qui désignait la vierge baptismale d’entre les vierges, parce qu’elle n’avait jamais failli au règlement quelles qu’eussent été les exigences salaces des Dames à son égard, parce qu’elle n’avait point besoin d’une gemme intime pour préserver sa vertu de petiote effarouchée. Quitterie multiplia en remerciement les courbettes gracieuses et obséquieuses, quoique son pauvre pied tordu la fît souffrir dans l’exercice. Après ce couronnement de pucelle suivit l’offre de la poupée, un Bébé Bru de biscuit aux yeux de névrasthénique en toilette de communiante que Quitterie, tout en continuant à remercier déféremment Mademoiselle avec des larmes de joie, prit dans ses bras, berça et embrassa d’abondance, inondant ses joues rosées et son voile de salive. On ne savait plus qui était chosifié, de la poupée ou de la fillette, mais Odile crut saisir en quoi consistait la déviance de Quitterie : un fétichisme des poupards de porcelaine, de biscuit ou de cire, qui envahissaient sa chambre, avec lesquels elle couchait sans doute et faisait des choses, parce que Quitterie était au fond d’elle-même une innocente, une candide, incapable de concevoir que des actes charnels pussent exister entre deux personnes vivantes. Elle demeurait infantile, attardée, cinq ans d’esprit à près de douze, ayant reporté sur des joujoux adventices toute l’affection filiale dont elle avait manqué de la part de sa mère débauchée révulsée par son léger handicap congénital. Sans doute jouerait-elle encore à la poupée à trente ans passés ; elle demeurerait fille à jamais, refusant de convoler avec qui que ce fût, pas seulement à cause de son pied bot malgracieux. Au fond, contrairement à ce que Jeanne-Ysoline eût pu penser, Odile la plaignit. Il faudrait qu’elle lui parlât, qu’elles liassent connaissance. En tant qu’amie-enfant, elle en valait peut-être la peine. Odile pressentait la santé fragile de Quitterie, dont la maigreur annonçait l’étisie, ses fièvres, ses problèmes osseux, tuberculeux peut-être, cet insidieux mal de Pott qui jà la rongeait et abrègerait sa douloureuse petite vie.


Jeanne-Ysoline, de sa voix doucereuse, conta à sa Cléophée qu’elle-même avait reçu de Cléore un magnifique cadeau, un bel album d’images pieuses inspiré de La Légende dorée. Ce que notre aristocrate cachait à Odile, c’était l’insistance avec laquelle ces chromolithographies représentaient les martyres des Saints, avec leurs instruments de supplice. Le but de cette iconographie édifiante était lors clair : instiller un sentiment de blettissure, de pourriture, d’avachissement et de veulerie dans les cervelles malléables de toutes ces petiotes afin qu’elles s’initiassent à une forme de sadisme chrétien, qu’elles en vinssent à trouver qu’infliger à autrui la souffrance, le mal pour le seul plaisir, la douleur infâmante, ou la subir de son bourreau, constituaient la chose la plus naturelle et la plus souhaitable en ce bas monde corruptible, du moment que les âmes, par le sacrifice des corps humiliés et fustigés, seraient rédimées, rachetées, transfigurées par la Théophanie, et accèderaient directement au Paradis. On s’attendait conséquemment que les fillettes allassent à l’abattoir comme des moutons car se sachant élues, qu’elles appelassent de leurs vœux le sacrifice suprême, qu’elles remerciassent leurs tourmenteurs pour toutes leurs tortures. Va, ta foi t’a sauvé ; ton corps ne compte pas, tel était le principe. Cela expliquait pourquoi Jeanne-Ysoline acceptait finalement sans geindre, sans broncher, la punition, le châtiment corporel qui l’attendait. Mais c’était oublier un facteur : la vilenie, la fourberie de Délie, favorite de ce harem saphique à poupées non nubiles et bourreau en chef.


Avant d’en venir aux punitions, Cléore circula dans les rangs. Son merveilleux et rêveur regard vairon croisa le bleu acier sévère d’Odile. Elle lui adressa la parole.

« Quel âge avez-vous, mademoiselle Cléophée ; vous me semblez bien grande pour une simple « rubans blancs » ?

- Onze ans passés, peut-être plus. J’sais plus trop, mademoiselle, hésita-t-elle, gênée car c’était la première fois qu’une adulte titrée osait parler à la fille de la rue sans lui cracher à la figure ou l’injurier.

- Je m’engage solennellement à améliorer votre situation. Il est désolant qu’une jeune fille comme vous, dont je pressens l’intelligence et la ressource, demeure longtemps au noviciat. Je veillerai à votre rapide montée en grade »


Jeanne-Ysoline, qui, en tant que mentor, était assise aux côtés de sa Cléophée, ne put retenir son enthousiasme, bien qu’elle sût que Ma demoiselle avait été informée de sa faute, dont l’expiation ne tarderait plus.


« Ma chère, vous me la baillez belle ! J’en suis tout ébaudie ! Voilà quelque chose de bath, pour parler comme Monsieur Michel ! Vous n’allez pas me faire accroire qu’au premier regard, dès le premier cours, vous avez subjugué ma Cléore ? Il est vrai qu’elle aime bien les brunettes et que vos mèches de freux ne sont point pour déplaire, du fait qu’il y a trop de blondes, rousses ou châtaigne claire évanescentes ici. Nous n’avons que onze chevelures noires sur quarante-deux élèves. Cela est denrée rare en notre contrée.

- En attendant, vous risquez d’être punie. Au fait, en quoi consistera le cours ? Ces objets m’inquiètent…

- En général, nous ne le savons jamais. On nous fait la surprise. De plus, Mademoiselle va s’éclipser après les corrections. Ce sont Sarah et Délie qui enseignent.

- Elle va s’absenter ? Pourquoi donc ?

- Vous ne le savez point encore ; mais notre maîtresse à toutes ne reviendra qu’après sept heures pour le souper. Elle travaille en ville, à Château-Thierry (Odile en profita pour retenir ce renseignement de la plus haute importance). En dehors de ses quelques heures de présence en cette maison, Mademoiselle de Cresseville – que le Saint Nom de Notre Seigneur Jésus la bénisse (elle se signa) – exerce en ville le dur métier de trottin. »


Odile ne sut quoi rétorquer. Le temps de la distribution des mauvais points était arrivé, une fois achevé le tour de table de la comtesse. Hortense, une pauvre « rubans jaunes » de huit ans, toute menue et rose, fut appelée au banc des accusées. Sa faute consistait en une menterie : elle avait fait accroire à une camarade qu’elle était orpheline, alors que ses parents, en vie, des ouvriers textiles dans la misère, l’avaient confiée à l’Institution pour trente francs. Sans doute voulait-elle qu’on s’apitoyât davantage sur elle afin d’obtenir de petits cadeaux des autres fillettes enclines à la compassion.


Par conséquent, suivant la sentence de la Mère, Cléore condamna Hortense au port du sarrau de bombasin cinq jours, à dix coups de férule sur les doigts, cinq par main, et à la pancarte d’homme-sandwich jusqu’à la fin du mois. Délie et Sarah officièrent avec des sourires narquois. La vieille juive força Hortense à enfiler l’affreux sarrau rugueux, qui tenait grand chaud en été, puis la pancarte sur les deux faces de laquelle était inscrite l’infamante inscription en gros caractères : MENTEUSE.
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Pour qui connaissait la littérature, il était visible que Cléore avait lu Jane Eyre et s’en inspirait, marquée par tous les châtiments et mauvais traitements subis par l’héroïne enfant. Puis, sous les huées de trente-neuf enragées (Odile s’abstint et Marie, toujours sanglotante, n’avait point le cœur à la fête) aux mimiques déchaînées auxquelles ne manquait que le police verso de notre grand peintre Gérôme, Hortense subit, stoïque, les coups sadiques de règle en fer assenés en ses doigts par une Adélie en furie. Elle frappa si fort qu’un ongle en fut broyé, arraché, et que du sang coula. Hortense s’évanouit, et les petites Stratonice et Briséis, enrubannées de vert, ne furent pas de trop pour la porter jusqu’au recoin le plus obscur et le plus reculé de la salle, qui faisait office de piquet. Charitable, Jeanne-Ysoline, qui avait toujours sur elle un étui à pansements, se leva et s’en vint panser la malheureuse poupette. Tout en applaudissant à cette correction, Quitterie, avec sa maigreur de meurt-de-faim, de vilaine Dame Belette, émit une réflexion cruelle : « Les punies se soutiennent. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous… » Sans doute avait-elle entendu ces mots de la bouche de sa mère, qui fréquentait les beuglants et estaminets rouges.


Las, comme on pouvait s’y attendre, Marie ou plutôt, Marie-Ondine fut appelée, comme les aristocrates à la Conciergerie lorsque les attendaient la charrette et le panier de son où cracherait leur chef. Elle ne savait plus que pleurer et marmotter : « Crédié ! J’veux pas ! J’veux pas ! C’est pas biau ! C’est pas biau ! » Odile voulut se lever, s’interposer. Jeanne-Ysoline, qui était revenue à sa place, la retint de toute intervention intempestive.

« Mais cette Délie l’a giflée toute la nuit ! Vous l’avez dit vous-même ! Sa figure est toute marquée ! »


Marie fut condamnée à la fessée publique pour rusticité et incontinence attardée. C’était la benjamine dans tous les sens du terme, et son éducation restait entièrement à faire. Sa docilité n’irait pas de soi. Comme une grâce relative, eu égard à son jeune âge, ce fut Sarah qui la frappa. Elle la posa sur le ventre sur une chaise de paille, sans ménagement, et releva ses jupes. Ses pantalons apparurent, jà souillés et encroûtés de merdaille bien que mis ce matin même. Toute la salle éclata d’un rire cruel et commença à entonner comme la veille l’antienne « La marie-salope, la marie-salope ! » tandis que la main valide de Sarah la fessait sans ménagement. La gamine ne cessa de jurer et brailler de douleur tandis que Délie s’amusait à compter les coups en faisant des tac-tac de métronome. Puis, la tâche achevée, Cléore demanda qu’on amenât la punie directement au bain. On la dispensait donc du cours.


L’appel noir retentit, à l’adresse de Jeanne-Ysoline, qui allait subir la plus grave correction de ce jour néfaste. Aucun dieu lare ne pouvait la protéger. Elle se leva de son siège tandis qu’Odile lui murmurait un « bonne chance ma mie » puis s’avança à pas menus, le dos courbé en signe de soumission. Cléore remarqua avec satisfaction que son élève, pourtant parmi ses favorites, avait anticipé en partie la sentence de la Mère en se parant du sarrau. Elle rappela le jugement. Michel et Julien poussèrent une espèce d’armoire roulante que Mademoiselle ouvrit. Une collection d’horreurs, de flagellums, fouets, schlagues, martinets, nerfs de bœufs, verges, knouts, chicottes coloniales, cravaches, tisonniers, fers à rougir, fléaux, matraques, bâtons et pelles à cul, se dévoila aux fillettes qui en tremblèrent d’effroi. Michel installa une espèce de colonne tronquée tandis que Délie choisit l’arme du supplice. Elle se trompa malgré l’injonction de Sarah qui lui dit à voix basse : « Non, pas celui-là. » et rétorqua vertement : « Sale Jude, je fais ce que je veux !"
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A la grande terreur de Jeanne-Ysoline, Adelia avait opté non pour le knout, mais pour le flagellum romain, sciemment, ce fouet illustre de la Passion de Jésus, comme pour défier la foi profonde de Mademoiselle de Carhaix de Kerascoët. « Tu seras à l’image de ton Rédempteur », lui assena-t-elle, perfide, éructant presque ces mots de haine tant elle craignait que Jeanne-Ysoline fût des prétendantes à son poste. « J’espère qu’après ces coups, tu seras réglée avant moi, ce qui mettra fin à ta carrière de petite pute confite en dévotions et momeries hypocrites », rajouta la jeune Irlandaise à l’adresse de celle qu’elle abhorrait. Pour rappel, les lanières du flagellum romain étaient agrémentées de pointes de fer très coupantes, ce qui déchirait encore plus les chairs lorsqu’on les cinglait. Notre Bretonne réalisa que Délie s’était volontairement méprise et murmura une prière tandis que Julien la ligotait à la semi colonne de bois, dos exposé au public, comme si elle allait revivre la flagellation du Christ à la colonne du Caravage. Julien serra les liens si fort que les poignets de la belle en rougirent, ce qui lui arracha jà des gémissements de souffrance.


Alors, Délie se déshabilla brusquement, sans crier gare, ôtant robe et jupons avec une prestesse de putain des bas-fonds échauffée de désir. Elle apparut en dessous, en bloomers, mais, par-dessus la chemise de batiste et de faille, elle avait lacé une espèce de corset de cuir, très cintré, ajusté et baleiné, étranglant exagérément sa taille de guêpe de pucelle vérolée, sous-vêtement graveleux, fait de plus sur mesure, commandé par Cléore à la demande de son giton femelle, qui n’était vendu que dans de fort spéciales boutiques semi-clandestines, corsetterie évocatrice qui lui faisait comme une casaque, un casaquin ou une laurica de légionnaire romain. Sa jeune gorge blanche, moulée à l’excès dans ce cuir, y paraissait gonflée, provocante, prête à jà jaillir, à fleurir, à s’épanouir, comme un défi voluptueux lancé à la bienséance tel un crachat.


Ensuite, le fouet empoigné, de la main demeurée libre, Adelia arracha d’un geste brutal et éloquent le sarrau, le camée, la robe et le jupon de Jeanne-Ysoline qui jeta un cri d’effroi et de stupeur. Comme si cela ne suffisait pas, les doigts impatients de cruauté de la péronnelle s’acharnèrent sur les jarretières de sa victime désignée. Comme si le fouet l’eût déjà cinglée, Jeanne-Ysoline rugit de douleur comme une panthère blessée quand, enfin, ces élastiques cédèrent avec une telle brusquerie qu’ils se rompirent et meurtrirent les jambes de la fillette. Les bas soyeux churent d’un coup sur ses bottines, lamentables, dévoilant la chair nue laiteuse des mollets de l’enfant qu’elle avait jà galbés.


Cependant, un obstacle demeurait à l’exécution du supplice. La chevelure touffue de la Bretonne, véritable confusion époustouflante et mirifique de tire-bouchons et d’accroche-cœurs entremêlés, d’une longueur nonpareille, forêt jamais aménagée, toison native de fée de Brocéliande, gênait le travail de bourreau d’Adelia. C’était la parure par excellence, celle sur laquelle reposait l’essentiel de la noble beauté d’Armor de Jeanne-Ysoline. Cette profusion cachait même partiellement la chemise et les bloomers de la pauvre enfant, ces misérables et dérisoires dessous de coton et tarlatane, trop fin rempart qui ne préservait plus guère sa pudeur virginale, ce qui empêchait pourtant sa rivale d’ajuster ses coups. Délie réclama de grands ciseaux à Michel, une paire qu’il lui tendit, prise de l’armoire, et qui servait d’habitude de sécateur pour les rosiers. L’infernale Irlandaise n’hésita point ; elle tailla dans le vif, au forceps, mutilant cette coiffure, blessant, écorchant, le cuir chevelu de son adversaire, découpant force mèches et tortillons, faisant retomber des flots érubescents châtain-roux sur le sol avec des débris de malheureux padous de velours chamois, débris qui s’en vinrent rejoindre cette fourrure de tête en compagnie des vêtements déchirés et du camée brisé. Cela ressemblait à la dégradation d’un traître d’Ambigu-comique, mais également à cette bien particulière cérémonie de la tonte des brebis ou encore au dégagement du cap destiné au couperet de Sanson. Mademoiselle de Kerascoët ne cessait de sangloter sur son trésor perdu, secouée de spasmes, les joues pivoines inondées de larmes : « Mes cheveux, mes beaux cheveux…ce que j’ai de plus cher au monde… »


Désormais tondue comme une galeuse, la tête en sang, à l’image de Celui qu’elle adorait lorsqu’on lui posa la couronne d’épines, Jeanne-Ysoline n’eut plus la force que de murmurer un misere mei Deus à l’adresse de cette imago Dei, implorant le Créateur que ce martyre cessât. Elle émit pour cela force larmes, et c’était grande pitié de la voir, réduite à son linge cotonneux élémentaire et à cette tête presque rase. Mais Dieu ne vit pas que cela était bon ; l’épreuve se poursuivit ; le flagellum n’avait point encore fait son office humiliant.


Constatant que la punie était fin prête, Cléore de Cresseville ordonna d’une voix sèche et détachée, tel un capitaine Bligh du vaisseau La Bonté à son second maître prêt à fustiger le matelot récalcitrant : « Six coups, miss O’Flanaghan. » Sarah tenta de s’interposer, d’objecter, de lui montrer que Délie, par vice, n’avait pas pris le bon fouet. Elle renouvela ses itératives objections, son argumentation, ses remontrances de gitane, dans son amphigouri de Babel, essayant en vain de renverser le cours des choses. Mais Cléore passa outre : il fallait un exemple. Et Délia débuta.


Elle frappait, frappait encore, avec une impulsivité sadique, assenant les coups, les cinglements avec une violence rare, agissant tel un éléphant des Indes lors d’une crise de musth. Est-il bon de rappeler que l’adolescente était toute en nerfs ? Cette exaltation, cette force de bourreau, étaient bien chez elle une excitation sexuelle, onaniste, portée sur la volonté de prodiguer la souffrance optimale aux autres, seule manière de s’accomplir elle-même et de jouir à satiété. Cléore lui passait toutes ses envies ; elle l’aimait trop, la choyait trop, la dorlotait trop ; elle était sa propre chair, sa fille, son fruit, son autre Je, bien qu’elles se fréquentassent depuis à peine un an. Elle eût dû lui mettre la bride, mais à treize ans, il était bien tard pour refreiner les caprices oiseux de la prostituée en réduction. On disait Adelia native du Verseau, mais de la mauvaise part de ce signe astrologique, propre aux pires ravages chez ceux et celles que l’on n’a jamais maté, auxquels on n’a jamais refusé quoi que ce fût, auxquels on n’a pas su dire non dès la petite enfance.


A l’énoncé des chiffres des coups, Cléore demeura d’abord impassible : « Zéro virgule vingt-cinq, zéro virgule cinquante, zéro virgule soixante quinze, un coup, un coup virgule vingt-cinq… » mais les remontrances de la vieille sorcière hébraïque lui cornant aux oreilles, elle constata enfin une anomalie mathématique dans le décompte d’Adélie, comme lorsqu’une Dame d’un âge certain, aux atours de cocotte, croyant berner un âne savant en quelque fête foraine, se laisse surprendre par la sagacité de la bête calculatrice qui poursuit ses coups de sabot bien au-delà de l’âge que la cliente confite en coquetterie prétend avoir. Mais Cléore réalisait à peine combien sa favorite incarnait le contraire de la probité et représentait l’amoralité et la cruauté incarnées. Elle poursuivit son laisser-faire, avec une délectation orgiaque d’optimates décadent blasé éleveur de murènes anthropophages éclatant dans sa toge laticlave.


Dès le premier coup du flagellum, les bloomers et l’étoffe si légère de la chemise d’été en tarlatane furent lacérés et la chair nue de Jeanne-Ysoline exposée à vif. Le second cinglement fit jaillir un sang vermeil qui jaspa les lambeaux de la lingerie fine. Délie frappait bas, de manière à ce que les fesses et les reins de l’haïe reçussent le plus de meurtrissures. Ces fesses, autrefois si blanches, fermes et délicates, qui étaient l’une des fiertés de la petite aristocrate, désormais zébrées, déchiquetées, inondées d’hémorragies… Jeanne-Ysoline, qui n’avait plus que des fragments d’étoffe sur le devant, accrochés au bois de la demi colonne, pour à grand’peine couvrir ce qui lui restait de pudeur intime, n’avait même plus la force de gémir sous le mal intense et absolu de la déchirure des chairs enfantines. L’un des coups fut si sournoisement asséné et tomba si bas qu’il en lésa partiellement l’entrecuisse de la fillette, prodiguant une déchirure irréparable où il ne fallait pas. Du sang goutta aussi de là, juste un peu, ce qui réjouit Délie. « Te voilà déflorée, ma chère », lui jeta-t-elle, impitoyable et victorieuse, un sourire de chatte des enfers aux lèvres.


Jeanne-Ysoline n’entendait plus ; elle suffoquait, s’asphyxiait, aussi dévêtue et meurtrie que Son Seigneur sur la Croix entre les deux larrons. Adelia triomphait ; l’ennemie allait succomber, tomber en pâmoison, mourir peut-être, et Cléore paraissait incapable d’arrêter cette main sauvage, qui frappait, continuait à frapper, cinglait, cinglait encore, égrenant des chiffres fantaisistes de dixième de point en dixième de point, afin d’allonger, d’étirer jusqu’à l’infinitude ce supplice inhumain. Jeanne-Ysoline sentait l’approche du trépas salvateur. Elle l’appela de ses vœux, crut voir dans son regard déjà embrumé par la venue du Grand Noir la Sainte Vierge en personne lui tendre les bras et l’escorter en la Cité de Dieu. Mais ce fut un cri, un simple cri, jeté avec une force, une puissance surhumaine, qui arrêta tout. Ce simple NON emplit toute la salle, en fit trembler les murs et toutes les petites filles qui en frissonnèrent de terreur, réalisant enfin l’horreur à laquelle elles assistaient, après qu’elles fussent longtemps demeurées par trop quinaudes et passives. C’était la voix révoltée d’Odile.


Tout s’arrêta net, comme après le Déluge, et le silence succéda à la révolte. Jeanne-Ysoline, qui respirait encore, put s’affaisser à terre, les poignets également déchirés, mais par les cordes, sans connaissance, quasi exsangue.


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