jeudi 11 novembre 2010

Translateur pictural deuxième partie.

La moitié de l’année de licence s’était déjà écoulée lorsque, à la fin février de l’année suivante, juste après les partiels, Hettie m’apporta des nouvelles de son frère. Elle venait de recevoir une lettre de sa part, en américain, envoyée d’Orsay, d’un laconisme de faire-part de décès corse des années soixante expédié par un antique télégramme. Je vous en fournis la traduction :
« Ai réussi. Ai trouvé solution de translation temporelle. Besoin votre présence sous quinzaine. Vais tenter première expérience. Imminent. »
Cela promettait d’être passionnant, toutefois à condition que Ron n’affabule pas. Mais la vantardise n’était pas son fort, lui qui se contentait de ses émoluments d’assistant en physique et ne cherchait pas à se faire mousser auprès de son dirlo de labo. J’effectuai un rapide calcul.
« Hettie, il faut qu’on soit libres le 1er mars courant.
- On va pas manquer sans justification.
- Y a qu’à demander à mon copain Miguel de nous photocopier ses prises de notes. Il est à peu près lisible. C’est pas comme moi, même si je suis celui qui a l’écriture la plus rapide à l’est du Pecos. Je le dédommagerai de ses frais de repro. On fait comme ça ?
- D’accord, darling ! »
Et en avant pour Orsay !
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Réservation train + hôtel (une chambre à deux lits : vous n’alliez tout de même pas vous imaginer…on ferait ça ensemble une fois mariés, pas avant !) TGV 2e classe, métro, RER et bingo ! Nous arrivâmes à Paris XI le 1er mars 1985 pile. Il était 18 heures et Ron venait de terminer ses cours prodigués aux premières années de DEUG et son travail au labo.
La première chose qui nous subjugua, lorsque nous entrâmes dans l’antre expérimental de Ron, un grand hangar isolé à l’est du campus, ce fut cet anneau, ce cyclotron destiné à la production et au bombardement de particules à haute énergie. Près du mur gauche, au bout, on apercevait une plate-forme où un homme pouvait facilement se placer. Cela rappelait un plot de téléportation de la série Star Trek, dont quelques épisodes avaient été diffusés à la télé voici deux ans. A côté de la plate-forme, bien accrochée, vue sa valeur, une sérigraphie de Fradin en personne représentant le groom Sparrow pilotant la Rhinotraction n° 2 ! Enfin, il y avait autre chose : des tenues de protection ignifugées, comme pour les centrales nucléaires ou pour les pompiers de l’US Air Force des BD de Chuck Randy de Chevignon et Carliez qui étaient abritées dans des housses transparentes en plastique. Et il y en avait exactement trois. Une pour chacun d’entre nous.
Si expérience il y avait, cela voulait dire qu’elle était à haut risque, et qu’elle faisait intervenir quelques émissions de rayonnements nocifs (pourquoi pas d’antimatière, tant qu’on y était ?).
Je compris illico ce qui allait advenir. Ron m’avait écouté et avait traduit mes envies. Il s’apprêtait à réaliser mes rêves les plus déments, les plus utopiques, au-delà de ce que j’avais espéré, de la logique cartésienne et de la raison ! Moi qui croyais l’impossible exclu ! Moi qui me persuadais qu’il faudrait attendre d’avoir à sa disposition une technologie admettons d’au moins le XXVIe siècle pour que le voyage dans le temps soit réalisable ! Il allait tenter un déplacement temporel via la plate-forme, qui servait de téléporteur, grâce à l’énergie engendrée par le cyclotron…et ce déplacement serait plus exactement une translation temporelle, à travers la sérigraphie de Fradin, qui conduirait le cobaye (moi ? lui ? Hettie ?) à l’époque exacte où Fradin avait donné vie à son dessin. Encore fallait-il que cela soit un original ! C’était dans l’épineuse question des copies, des faux, des reproductions, que le bât pouvait blesser et vouer le voyage à un échec – un échec relatif toutefois puisqu’il y aurait quand même déplacement authentique dans la quatrième dimension, mais seulement lors de la fabrication de la réplique de l’œuvre !
Autrement dit, pour nous résumer, l’invention – époustouflante, incroyable, anomale – de Ron Hoover consistait en un translateur pictural basé sur l’énergie produite par le bombardement et l’entrechoquement des particules élémentaires !
Ron embrassa sa sœur et me serra sobrement la main, sans que son geste ne soit pourvu de la moindre solennité, sans que transparût la moindre émotion, malgré la portée considérable des événements que nous nous apprêtions à vivre. Je pourrais dire à mes petits-enfants, comme Neil Armstrong à propos de la Lune et de son célébrissime pas de géant pour l’humanité : j’y étais !
Ron nous invita à déguster un petit apéro préliminaire avant de nous jeter dans l’aventure, dans le trek.
Tout en me retenant de roter à cause du gaz de mon coca, - sensation ô combien désagréable - j’osai faire part à Ron de mes craintes au sujet de l’expérience :
« Dis, Ron, je subodore que ce que nous faisons n’est pas sans risque. Ces trois combinaisons de protection, c’est pas pour la frime ? On ne va pas être irradiés comme dans un accident de centrale nucléaire à la Three Mile Island ?[1]
http://blog.wikifotos.org/wp-content/uploads/2008/07/three-mile-island.jpg
Je ne tiens pas à finir vaporisé comme ce type sur une célèbre photo d’Hiroshima où on voit une échelle. De lui n’a subsisté que son ombre !
- Meuh non, me répliqua le jeune physicien surdoué en meuglant comme un veau de ranch texan, sur le ton mollasson d’un de ces personnages d’ado avachi des gags de Gamin et nous autres, une célèbre bédé branchée au graphisme sciemment relâché dont je m’abreuvais assidûment dans Sparrow chaque semaine, opus hilarant, désopilant et surtout portrait sans pitié ni concession de notre génération post-rock n’roll commis par Albéric Jardin, par ailleurs leader du groupe Heavy Metal belge The punching balls. Simple principe de précaution à cause de l’émission de particules à haute énergie !
- De plus, je parie que la fac ignore tout de tes travaux ; que tu fais croire que tu te livres dans ce hangar à des recherches anodines au vu et au su de tout Orsay. Ce à quoi nous allons participer à nos risques et périls est aussi top secret que dans la fameuse zone 51 de l’US Army.
- Que non pas, riposta Ron en nasillant. Le directeur du labo et le président de l’université sont au courant. J’ai le feu vert et des crédits m’ont été alloués.
- Rassure-toi, honey, fit Hettie en mêlant son grain de sel, Ron ne détourne pas l’argent public, celui des contribuables dont tu n’es pas encore, au service d’une utopie vouée à un échec cuisant !
- L’heure est venue, les guys ! L’instant est solennel ! Finies les cacahuètes et les chips ! Place à la translation temporelle !
- Déjà ! Ron, laisse-moi digérer cette boisson gazeuse ! Elle passe mal dans mon estomac, lui jetai-je. Te roter en pleine tronche, ce serait t’insulter !
- La science n’attend pas. Il est 20 h 12 en ce 1er mars 1985. On va enfiler nos combinaisons de centrales nucléaires et tenter le premier déplacement temporel !
- Sur qui ? Toi ? Hettie ? Moi ?
- Hey ! T’emballe pas (là, Ron me rappelait un autre personnage de papier qui apparaissait dans les aventures de Bistouille et Lorette, chef-d’œuvre bédéphilique de poésie due au talent nonpareil d’Hilaire, un fameux dessinateur dont les histoires paraissaient dans Sparrow depuis 1978 ; Lemballe était le cousin de Lorette, la blonde élancée et efflanquée héroïne de ce marivaudage sentimental contemporain génial, le grand amour du trapu et grassouillet rouquin Bistouille, et il s’exprimait en commençant ses phrases par cette sempiternelle interjection de mec hyper cool : « T’emballe pas ! »). On va d’abord procéder à un essai sur un objet inerte !
- Bon, puisque tu le dis ! »
Tout en haussant les épaules, je suivis Hettie et son farfelu de frère jusque devant les combinaisons anti radiations que nous enfilâmes avant de nous jeter à l’eau.
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Pour nous changer, il avait fallu nous déshabiller dans des cabines. Je n’avais donc pas eu le loisir de me rincer l’œil à la vue du corps de rêve d’Hettie en dessous minimalistes et je ne sus pas si Ron était un adepte des slips ou des caleçons qui commençaient à revenir à la mode. Cela valait tout de même mieux que les vieux shorts râpés de mon oncle réputés sentir le cantalou, shorts à deux balles (mon cousin aurait dit à deux dongs, du nom de cette monnaie vietnamienne réputée sans valeur), dont certains étaient tellement défraîchis qu’ils n’avaient plus de doublure intérieure et tombaient parfois, leur élastique fichu, laissant deviner un slip kangourou blanc ringard.
Les combinaisons étaient certes seyantes et souples, permettant de nous mouvoir facilement malgré les bottes qui les complétaient, mais leur espèce de cagoule vitrée en plexiglas était tellement hermétique que toute communication verbale nécessitait que l’on branche la radio incorporée qu’on allumait en pressant un bouton juste situé au-dessus de la ceinture.
Nous nous dandinâmes jusqu’au plot de téléportation sur lequel Ron posa un objet incongru.
« Mince ! On dirait le Filament de Géo Trouvetou ! M’écriai-je d’une voix rendue spectrale par le communicateur radio.
- Tu veux dire Gyro Gearloose. En américain, son assistant se nomme Little Helper. C’est bien lui, en effet.
http://www.comicsreporter.com/images/uploads/ggshelper_thumb.jpg
- Ne me la fais pas, Ron ! Tu devrais savoir, et Hettie le confirmera, que j’ai appris à lire dans les Mickey Parade à l’âge de cinq ans !
- It’s true ! Opina ma chérie en mâchouillant un chewing-gum au café qu’elle avait glissé je ne savais comment dans sa combinaison, à moins qu’elle l’eût avalé avant de s’en vêtir, parfum que du reste, j’avais en abhorration.
- Où comptes-tu expédier ton Filament cobaye ?
- Chez Carl Barks en personne…
- Comment çà ? Tu déconnes ? Où est donc l’œuvre picturale permettant la réussite de la translation quadridimensionnelle ?
- Dans cette mallette, par terre. »
Toujours aussi sûr de lui, presque avec fanfaronnade, Ron extirpa de la mallette en simili, soigneusement roulée, une planche originale de Géo Trouvetou dédicacée par Barks en personne !
« Quand je pense qu’il n’y a pas plus de cinq ans, je chialais encore en relisant « Donald Maharadja », que Barks a dessiné en 1941, en me demandant quand est-ce que le nom de ce type génial sortirait de l’anonymat ! Je me lamentais en marmonnant : « Tous ces dessinateurs dans la misère qui sont obligés de signer Walt Disney ! » Je me suis alors juré de connaître leurs noms, y compris les Italiens des Topolino, Paperone, Paperinik alias Fantomiald etc.
http://picsouman.free.fr/forum/upload/1242324947.gif
jusqu’à ce que je découvre dans une librairie de langues un bouquin en italien qui m’a révélé les identités de Scarpa,
http://wikipf.net/wiki/images/0/07/Romano-scarpa.jpg
Carpi, Perego, Cavazzano et d’autres… Ainsi, cette bédé publiée en 1968 et rééditée dix ans après, dans « Donald a des ennuis », Donald pédagogue, était due au crayon élégant de l’ignoré Giuseppe Perego,
par ailleurs l’auteur de tous les récits de liaison des Mickey Parade.
http://coa.inducks.org/hr.php?image=http://outducks.org/webusers/webusers/2008/04/it_cd_0037b_001.jpg&normalsize=1
- Chris, tu en sais un wagon ! »
Le vecteur temporel était une planche originale encrée mais non coloriée de la première aventure mettant en scène Gyro Gearloose alias Géo Trouvetou, bande créée en 1952 par the good artist, comme le surnommaient les lecteurs qui ne connaissaient pas son identité. Ron avait dû débourser pas mal de thunes pour acquérir ce trésor !
« Houlà, Ron ! Je te vois venir, m’exclamai-je. Tu vas changer le cours de l’Histoire. Ta translation de Little Helper en 1952, au moment où Barks s’apprête à dessiner ce récit mettant en scène Géo pour la première fois, va inspirer l’auteur et l’inciter à créer ce petit personnage !
- Disons que je donne un petit coup de pouce à l’inspiration de Carl et à l’histoire du neuvième art américain. Mon envoi est accompagné d’un petit mot…qui, s’il est complété par le destinataire, si toutefois ce dernier comprend ce qui se passe – et je sais Carl pas né de la dernière pluie, vue son imagination débordante - fournira la preuve de la réussite de l’expérience première.
- Ce qui signifie ?
-…Que je vais régler l’appareillage de manière à ce que le déplacement de Little Helper soit limité à quatre heures maximum, le temps que Barks réceptionne l’envoi, saisisse mes intentions et complète le mot. L’objet est bien sûr programmé pour, au bout de ce laps de temps, revenir automatiquement à son point de départ.
- Et s’il revient sans petit mot…ou pis, s’il se perd à jamais dans les méandres de la quatrième dimension ?
- Les molécules translatées par les tachyons et la mécanique quantique ne peuvent pas se tromper…puisque je serai parvenu à briser le principe d’incertitude d’Heisenberg et à guider les particules dans l’espace-temps !
- Mon frère se croit le démiurge mais il sait ce qu’il dit, rajouta Hettie.
- Toutefois…hésita Ron.
- Oui ?
- Il peut y avoir un hic. Il semble que, nonobstant l’échelle quantique, il y a risque réel de désagrégation de l’objet translaté, ou plutôt, d’amalgame, d’emprisonnement des molécules constituant celui-ci ou l’être vivant translaté, à même l’œuvre d’art, celle-ci devenant une gangue, un piège, à la semblance de l’ambre pour l’insecte…
- As-tu mesuré ce risque ?
- Il est de l’ordre de 0,00000005% par atome…On peut en réchapper comme se rematérialiser à destination…mutilé ou plutôt, diminué d’une partie de sa propre matière, demeurée prisonnière de l’image, du dessin, de la peinture… J’avoue que le risque me paraît plus élevé
avec une œuvre d’art abstraite qu’avec une peinture figurative…et cela, j’en ignore la raison.
C’est pourquoi il est préférable d’attendre, si tu souhaites à tout prix rencontrer Jackson Pollock himself dans son atelier en train de gâcher ses blue-jeans en pleine action painting.
- Ouille ! Je ne tiens pas à ce que les choses tournent comme pour le voleur vert du Voyageur imprudent de Barjavel qui finit dans la non-existence !
- C’est pour ça qu’on va procéder prudemment, par étapes, et que j’expédie d’abord Filament. Puis, on va passer à la sérigraphie de Fradin et cela, uniquement en cas de succès intégral !
- Et pour les grands peintres ?
- Un : faudra choisir des toiles originales. Deux : s’enfermer dans les musées où elles sont exposées avec tout notre tintouin ! Trois : commencer par de la peinture classique, figurative, pour ne pas dire académique. On débutera même pas par les impressionnistes !
- Le délai ?
- Un an ou deux, ça va dépendre de ta patience.
- Si tu réussis avec Barks ce soir, c’est bien moi qui dois me coltiner la sérigraphie de Fradin ? Je suppose que tu crains plus de sacrifier Hettie que moi, en tant que pièce rapportée et futur beau-frère virtuel.
- OK ! C’est toi qui m’a dis rêver de voyager dans le temps, ce sera donc toi le cobaye humain. Si Little Helper loupe, je reprendrai tous mes calculs à zéro ! Alea jacta est !
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Le petit personnage de bédé placé, Ron a enclenché le cyclotron et le reste de l’installation. En cette heure historique, il ressemblait plus que jamais à un savant fou de la nouvelle physique, un ouvreur professionnel de boîte de Pandore qui jouerait avec des allumettes suédoises en foutant le feu à un gratte-ciel de cent étages (et plus si affinités) qui cramerait des fondations jusqu’au sommet.
S’ensuivit la classique scène digne du labo du docteur Frankenstein, avec ses effets pyrotechniques obligés. La planche de Carl Barks avait été soigneusement épinglée face à la plate-forme, devant l’incongrue réplique de Filament. Doutant toujours des résultats de l’expérience, je fis une dernière fois part de mes scrupules à Ron :
« Es-tu sûr à cent pour cent de l’authenticité de cette planche ? Ne peut-elle être un faux, une reproduction ?
- Tu me charries, là ! C’est Carl lui-même qui me l’a vendue il y a trois ans pour 200 $ ! Je suis persuadé qu’elle vaut le triple à Sotheby’s !
- Ce que mon frangin ne te dit pas, se mêla Hettie, c’est que l’œuvre, selon le résultat de l’experiment, risque de connaître les affres du chat de Schrödinger ! Elle va balancer entre l’être et le non-être, subir ou non une transformation majeure, selon que Barks aura réceptionné ou pas notre Little Helper, qui risque l’effacement pur et simple de toutes les aventures mettant en scène Gyro Gearloose dessinées depuis 1952…
- Même celles des auteurs italiens, celles des Mickey Parade ?
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Dans « Donald a des ennuis », il y en avait une fameuse où Géo Trouvetou, transformé en Mister Hyde par une de ses inventions foireuses, s’amusait à casser la tête-ampoule de son assistant !
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- Toutes les BD de Géo depuis 1952 seront modifiées, absolument toutes, si nous loupons notre coup ! Affirma crûment Ron. Nous aurons déclenché contre notre gré un temps parallèle qui se substituera au cours bien connu de l’histoire, et ce, conformément aux théories de Werner Heisenberg, Everett, Schrödinger, aux univers bulles etc.
- La prochaine fois, Ron, expédie-lui à la place le petit bonhomme en bois articulé d’Ocedar ™
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pour voir quel temps alternatif il en résultera !
- Je n’ai pas songé à cette probabilité ! »
Là, je venais d’émettre une idée stupide, une hypothèse de trop, marquée du sceau de la débilité, et qui n’aurait pas manqué d’embrouiller davantage l’écheveau des temps parallèles. Je compris qu’il pouvait en exister une infinité, et que je venais de tenter le diable. De plus, si Ron avait effectivement donné suite à ma suggestion maladroite, OcedarTM lui aurait collé sur le dos un procès pour violation de la propriété industrielle…ou artistique. Encore eût-il fallu que l’on connût l’identité du publicitaire de génie qui avait eu l’idée du mannequin de bois, devenu l’emblème de la firme multinationale aux campagnes télévisées insistantes. De plus, le droit, ce n’est pas mon fort… et je reconnais qu’aux States, on est très procédurier ! Je choisis dorénavant le mutisme, afin de suivre le déroulement de l’expérience en toute quiétude.
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Au bout de huit interminables minutes de patience au cours desquelles le cyclotron n’avait cessé d’engendrer des particules élémentaires qui devaient nimber et bombarder le plot de téléportation et la planche de Barks, minutes dont l’incommensurabilité me sembla traîner autant en longueur que le célébrissime film de neuf heures de Joris Ivens, Comment Yukong déplaça les montagnes, quelque chose d’important se produisit enfin.
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Je suais à grosses gouttes dans ma combinaison – non pas qu’elle comportât un chauffage incorporé, mais à cause du suspense insoutenable. Ce fut là que Ron prouva qu’il avait raison envers et contre tous, qu’il n’était ni un charlatan, ni un fumiste puisqu’il s’avéra que la planche de Carl Barks n’était pas un faux dessiné par un Fernand Legros des petits miquets.
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Ce que j’attendais est arrivé, sans crier gare. Hop ! D’un seul coup ! Filament a disparu. Il s’est évanoui, évaporé et non pas estompé car l’estompage sous-entend un effacement graduel. Ça s’est fait instantanément. Un escamotage à une échelle de temps si brève, si subliminale, qu’un œil humain ne pouvait le percevoir. Cela sans tour de passe-passe, sans feu de Bengale, sans cette grosse artillerie dont usent parfois les prestidigitateurs. Mieux qu’un coup de baguette magique. Plus fort qu’un numéro de magie dont auraient pu rêver – et ils en eurent ou en ont l’habitude ! – les Méliès, Houdini,
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Kassagi,
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Garcimore – que j’avais pu apprécier au Musée Grévin en juillet 1976 –
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et autre Gérard Majax.
Et tout ça sans aucun trucage ! Paf ! Garanti 100 % authentique, sans recours superflu au paranormal et autre psychokinèse dont les amateurs de fausse science nous rebattent les oreilles dans des bouquins douteux.
Et je supposais qu’il fallait attendre quatre heures avant que notre bidule ne revienne de sa translation ! Je le dis à Ron :
« Je vois que tu n’as pas fait la couillonnerie de cette fameuse Carte blanche de De Groos, parue en 74 dans Sparrow, où un mec, pilote d’essai d’une espèce de navette temporelle, avec le casque, le masque respirateur et tout le saint-frusquin, se retrouvait piégé ad vitam aeternam dans une boucle temporelle où il était condamné à revenir indéfiniment à son point de départ pour repartir dare-dare en répétant chaque fois la quasi incantation : « Attention, futur me voici ! »
- Of course ! Quand je dis programmé pour quatre heures, même si le temps est relatif, en 1952 comme en 85, c’est pour quatre heures ! Là-bas, avant, comme ici. Faut patienter ! Allons piquer un somme ! Il est exactement 21h30. J’ai réglé le réveil pour 1h28 du mat’. »
Hettie s’est écriée :
« Hey ! Regardez la planche de Barks ! Gee ! What a gizmo ! » (Expression bien américaine, plutôt californienne je crois, pour qualifier un truc foutraque, un gadget roboratif, une machine volante bricolée de bric et de broc par un Goofy utopiste voulant reprendre à son compte le rêve d’Icare, d’après un documentaire frappadingue que la télé avait diffusé voici quelques années).
Nous vîmes les dessins de Barks affronter les incertitudes de l’expérience, eux qui avaient servi de vecteur pour le télé transfert de Filament. Au sein des cases, notre petit personnage oscillait entre l’être et le non-être, à la fois présent et absent des dessins. Il était devenu un chat de Schrödinger de papier à la fois mort-vif, aporie bédéphilique du plus réjouissant effet. Simultanéité du créé- non créé, du né-non né, de l’imaginé-non conçu. L’être et le néant chers à Sartre et aux existentialistes…en une entité-non entité unique, une et indivisible mais aussi plurielle et multiple, comme autant de possibles. Puis, les fluctuations quantiques s’accentuèrent jusqu’à plus soif. Il y eut des milliers de Filament, différents de celui que nous connaissions tous, fort divergents graphiquement de l’original de cette piste temporelle-ci, tous plus louftingues les uns que les autres, concomitants à un espace demeuré vierge dans chaque case où devait figurer le petit personnage, comme ces photos communistes des purges si chères aux cours de Monsieur Kovak ! Les Filament, infinis, versus les non-Filament ! Cases avec eux ; vignettes sans eux…en même temps. Je moi lui nous eux l’autre rien tout tous !
« Tu es un roublard, Ron, et un sacré cachottier de première ! L’engueulai-je. Tu avais songé au fameux chat quantique, mais là, ça devient pire qu’un sac d’embrouille qu’un improbable démon de Maxwell nous aurait balancé en pleine tronche !
- Ces effets fluctuants macroscopiques sont tout à fait normaux. Ils traduisent ce qui se passe à l’échelle quantique, ce qui est casuel, incertain. Tant que Barks ne nous aura pas répondu et que Little Helper ne sera pas revenu sur le plot, la planche va osciller sans arrêt et simultanément entre toutes les hypothèses, les probabilités. Il peut parfaitement venir à Carl l’envie de concevoir ou non son personnage, mais aussi, de donner à Géo un autre assistant. Et Filament peut être inventé, graphiquement conçu par un autre dessinateur des studios Disney de quelque nationalité qu’il soit… y compris postérieurement à aujourd’hui, 1er mars 1985 ! Tout cela est parfaitement prédictible si on applique jusqu’au bout la logique d’Antonio Della Chiesa. L’univers spatio-temporel est multiple. C’est un réticulum infini de probabilités. Le mot univers est impropre d’ailleurs. Mieux vaut parler de plurivers…ou de multivers ! »
Sur ce, il se tut. Le court repos ne devait pas être de trop après ces propos à faire fumer n’importe quel cerveau de péquenot lambda. Trois lits de camp nous attendaient dans un coin du hangar. Ron m’a proposé un café fort en me tendant un thermos avec un gobelet, mais j’ai préféré piquer un somme sur ce pieu digne d’un bidasse.
C’est la sonnerie stridente de l’archaïque réveil cylindrique Jazz qui a brusquement mis fin à mon sommeil paradoxal. J’étais coincé, enferré dans un songe absurde, sans queue ni tête, où j’errais dans les couloirs labyrinthiques d’un hôtel miteux zéro étoiles pour immigré clandestin de la Porte d’Aix de Marseille, aux tapis troués, élimés, et à la tapisserie décollée et déchirée, évidemment sans sanitaires ni salle de bains ou douche, à la recherche d’une introuvable chambre 301 bis, aux numéros décollés depuis longtemps de la porte branlante, cauchemar dans lequel je croisais des spectres de personnages de BD de Fradin, de De Groos, d’Oderbo – l’auteur de Carnix le Gaulois - et d’RV au cours de cette errance abstruse dans ce gourbi puant et grouillant de cafards noirs d’humidité. J’entendis Ron éructer un « Shit ! » tonitruant et je compris que quelque chose n’allait pas.
Filament était certes revenu, avec le mot de Barks, mais il lui manquait une jambe. Il en allait autant pour notre artefact de Little Helper que pour sa version papier.
La planche originale de Carl s’était modifiée. Modification subtile, certes, tout comme la nuance de cruauté marquant la bouche de Dorian Gray après le suicide de Sibyl sur le portrait de l’acteur Hurd Hatfield figé et académique dû au pinceau d’Henrique Medina dans le film de 1944.
http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/4/44/Hurd_Hatfield_in_The_Picture_of_Dorian_Gray_trailer_cropped.jpg
Il y avait désormais, dans chacune des cases où il figurait, un Filament unijambiste…et il en irait de même peut-être dans les autres bédés de Géo Trouvetou jusqu’à nos jours et au-delà.
« Bloody hell ! Jura de plus belle Ron. Il a une jambe en moins ! Ce que je craignais s’est produit : Little Helper a abandonné une partie de sa matière au cours de son déplacement !
- Reste à savoir où, fit Hettie entre deux bâillements. Soit la patte de Filament est restée dans la planche portail de départ, soit elle a été amalgamée à la planche portail d’arrivée que Barks était en train de fignoler en 52 !
- Hey, c’est un petit robot, pas une bestiole ! »
Hettie bâilla de plus belle. Il ne lui manquait que les bigoudis et le pyjama en pilou pour parfaire son allure. J’ôtais les punaises de la planche et l’examinai de plus près. J’éclatai de rire.
« Je vois pas ce qu’il y a de comique !
- L’onomatopée émise par Filament lorsqu’il saute sur sa gambette ! Boing ! Boing ! Comme ce personnage de cartoon stylisé des années 50, Gerald Mc Boing Boing !
http://deneroff.com/blog/wp-content/uploads/2008/09/gerald-mcboing-boing-thumb.jpg
Je suppose que dans la VF, ça doit donner quelque chose comme Tsoing ! Tsoing ! Il faut désormais imaginer Filament comme un diable à ressort, comme le Zébulon du Manège enchanté de Serge Danot ! Désopilant !
- Il n’empêche, on a pas tout raté : Carl nous remercie :
''Hello, kids! Thank you for your gift! What an excellent idea! What a little jumping robot!
Signé: Carl Barks.'' Lut Hettie en ramassant le mot.
- En attendant, c’est tintin pour tenter dans l’immédiat une expérience sur un être vivant. Faut tout rerégler et j’en ai pour un bon mois. On a changé le cours de l’histoire…oh, d’une micro fraction seulement, mais quand même ! Chris, si tu veux rencontrer Fradin en 1959, ce sera pas avant mi avril. Rendez-vous vers les vacances pascales, OK ?
- OK, Ron. Ne te désespère pas. Pour moi, nonobstant ce petit accroc, notre pourcentage de succès est de quatre-vingt-quinze sur cent ! »
********
C’était vrai. Ron avait raison. Le cours de l’histoire avait été modifié par notre bidule en ut (du nom d’une célèbre composition de musique concrète de M. Pierre Henry). J’ai pu le vérifier en achetant chez mon bouquiniste, une fois revenu chez moi, un Mickey parade d’occase. J’ai repris « Donald a des ennuis » pour la énième fois : dans l’aventure du Géo Mister Hyde, production transalpine de derrière les fagots, Filament n’avait plus qu’une jambe sur laquelle il sautillait en émettant des tsoing-tsoing réjouissants ! Je me suis dit que ça aurait pu être pis : un Filament manchot ou cul de jatte, un Filament poussah, ou mieux, tronc, comme le célèbre Prince Randian. Un petit robot créature de foire, freak et foireux, tordu avorton technologique loupé. Filament, du cirque Barnum ! Entrez donc admirer ce phénomène natif d’une autre planète pour quinze cents seulement !…aurait proclamé une affiche aux couleurs criardes et au dessin outrancier. Cela ne représentait qu’une des infinies potentialités…
Les vacances de Pâques étaient là. En URSS, Gorbatchev venait de succéder à l’éphémère Tchernenko et promettait de réformer le système soviétique. Entre deux révisions de cours et deux sorties avec Hettie et d’autres copains, je relisais inlassablement mon aventure de Géo Trouvetou. Arrivé au moment où, sorti de sa machine infernale, le canard anthropomorphe savant, tout chose, s’apprêtait à briser l’ampoule-tête de son assistant, je ressentis un malaise aussi bref que soudain. Une sorte de vertige, suivi d’une sensation fugace de déjà vu. Ce qui sauta immédiatement à mes yeux, ce fut une métamorphose des dessins : Filament venait de récupérer son intégralité de petit robot bipède. La conclusion s’imposait : Ron venait de recommencer l’expérience ; il avait rétabli le temps réel, l’œuvre réelle de Barks et de ses épigones. Rien à redire côté loi du copyright, bibliothèque du Congrès de Washington puisque tout appartenait à la Walt Disney compagnie, que Filament fût complet ou sans tête, ou sans bras et cetera.
Comme pour confirmer cet événement, moins d’un quart d’heure après cette restauration, si l’on peut dire, de notre continuum espace-temps, le téléphone stridula. C’était la voix de Ron. Il triomphait et nasillait plus que jamais, s’emberlificotant les pédales ou plus exactement la langue dans un galimatias mêlant le français châtié et l’américain argotique.
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[1] Le plus grave incident nucléaire survenu, en 1979, avant celui de Tchernobyl.

dimanche 31 octobre 2010

Translateur pictural première partie.

Par Christian Jannone


A la mémoire de Jackson Pollock et de Raphael Marcello, qui furent de vrais artistes.

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La première fois que j’ai entendu parler d’Henri Queuille, c’était dans L’Histoire de France en bandes dessinées en septembre 1978.
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C’était au dernier numéro, le numéro 24, qui couvrait les années 1942-1974.
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La couverture représentait Marianne coiffée de son bonnet phrygien. Chaque numéro de L’Histoire de France en BD comportait quarante-huit pages et se subdivisait en deux chapitres ou parties de vingt-quatre pages, dessinées et scénarisées par des auteurs différents. Cette revue m’avait ouvert de nouveaux horizons, en cela qu’elle m’avait permis de découvrir les fleurons des BD d’avant-garde ibérique et italienne ainsi que plusieurs auteurs réputés ayant œuvré dans Vaillant puis dans Pif Gadget : les scénaristes Roger Lecureux
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et Jean Ollivier et les dessinateurs Coelho, Poïvet et Marcello, qui signait à l’époque Raphael. J’aimais beaucoup Coelho à cause de ses Vikings, en apparence historiquement faux
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mais géniaux parce que reflétant l’idée et l’image que je me faisais d’eux avec leurs boucliers ronds, leurs barbes blondes fournies, leurs cottes de mailles et leur aspect barbare, paillard et transgressif, surtout Rollon et son côté farceur. Je me remémorais également ce bref épisode belliqueux évoqué dans le chapitre sur Guillaume Le Conquérant : il s’agissait de la bataille entre Harold le Saxon et le jarl Tosti. Une case tout autant morbide que fascinante de Coelho m’avait longtemps obsédé avec ses amoncellements de Vikings vaincus et morts, livides, avec leurs barbes raidies et leurs broignes de mailles déchirées. La légende du dessin portait, comme en une épitaphe pleine de pathos : Des milliers de Vikings jonchaient le champ de bataille. Ce dessin de Coelho demeura longtemps mon préféré de l’auteur tellement j’adorais les guerres du Haut Moyen Age, l’évolution des armures, Charlemagne et tutti quanti.
Dans une autre case remarquable, en gros plan, ce dessinateur génial avait retrouvé un souffle épique éminemment hollywoodien, celui des films à grand spectacle des années cinquante-soixante en technicolor et cinémascope, mais également proche du grand cinéma soviétique. C’était la séquence où, avant d’engager le combat contre les housecarls saxons, Guillaume, revêtu de pied en cap de son haubert et coiffé du heaume conique à nasal, haranguait sa troupe et prononçait un speech superbe, galvanisant ses hommes :
« Ce que je gagnerai, vous le gagnerez ! Si je conquiers, vous conquerrez ! Si je prends la terre, vous l’aurez ! Qui fuira sera mort ! Qui se battra bien sera sauvé ! »
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Le Guillaume de Coelho était sublime, visiblement inspiré par Eisenstein et son mythique « Alexandre Nevski ». Vraiment la parution du numéro 4 de L’Histoire de France en BD, en janvier 1977, avait représenté pour moi un événement considérable, inoubliable…
N’allez cependant pas croire que j’appréciais seulement les bédés réalistes historiques. Hors de toute exclusive, j’adorais aussi l’humour. Je me souviens d’une bonne série napoléonienne comique du Journal de Sparrow dessinée par Caudron et scénarisée par Gauvain : Gradasse et Gogaille, qui contait les aventures inénarrables d’un dragon du Premier Empire. L’un des 44 planches, paru en 1979-1980, s’intitulait « Madame Sans Gêne » et mettait Gogaille (Gradasse étant le fidèle cheval pommelé de notre dragon) aux prises avec la Maréchale Lefebvre – ex lingère d’une vulgarité de corps de garde – que Fouché lui avait chargé d’escorter jusqu’en Espagne en cette année 1808 où ça bardait ferme dans la péninsule ibérique, cela va sans dire.
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Chose curieuse : alors qu’on se serait attendu à ce que le dessinateur Caudron prêtât à la Maréchale les traits de la célèbre et corpulente actrice de théâtre de boulevard Yveline Vaillant – qui excellait dans le rôle titre de la pièce de Victorien Sardou – notre graphiste belge ( à cause peut-être de la censure de la loi du 16 juillet 1949 œuvre du PCF interdisant de donner aux femmes des formes plantureuses) avait croqué une héroïne blondasse et sloughi aux curieux macarons de sainte-nitouche qui n’était pas sans rappeler la délurée star hollywoodienne des années quarante Deanna Shirley De Beaver de Beauregard. A moins qu’elle ne fût une évocation de la méconnue comédienne humoristique des années trente Una Merkel, surnommée la Lilian Gish comique.
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En fait, Caudron et Gauvain avaient accompli l’exploit –rare – d’effectivement réussir une caricature napoléonienne exacte de DS De B de B et de la montrer sous son vrai jour de pouffiasse sybaritique et de poissarde exubérante que peu de gens connaissaient !
Mon père, pas dupe, avait décelé la ressemblance entre miss Lefebvre et l’actrice squelettique de Soupçons et Rebecca – cela, malgré les quenottes de lapine de notre Maréchale de papier l’éloignant quelque peu de son inspiratrice sur pellicule - alors que j’avais pour ma part été choqué par la façon dont Fouché était croqué. Par conséquent – pour m’exprimer comme un Voltaire acerbe et cinglant dans Candide s’apprêtant à vitupérer contre la Providence et le tremblement de terre de Lisbonne – j’envoyai à Sparrow une missive bien sentie, sous prétexte d’analyser le numéro 2166 contenant les quatre premières planches du coupable petit Miquet. Ah, ça ! Je n’avais rien à redire contre la superbe robe verte Empire de l’héroïne seyant admirablement à son corps de sylphide ayant abusé de la lecture des mags féminin de l’été avec leurs régimes minceur permettant d’entrer dans votre monokini pour draguer tous les mecs à La Grande Motte. C’était ma mode ancienne préférée, et celle qui allait d’ailleurs le mieux à la comédienne précitée au contraire de son aînée persécutrice portée sur les crinolines. Par contre, je jetais :
« Je ne voyais pas Fouché comme ça ! »
Cependant, je m’étais bien amusé avec le Napoléon de Caudron : le crayon du dessinateur l’avait métamorphosé en Naboléon.
Marcello, pour en venir à lui, avait produit les vingt-quatre dernières pages de l’ultime numéro de mon mensuel favori, mettant en scène la quatrième et la cinquième Républiques, de 1945 à 1974. Une vignette m’avait particulièrement intéressé : on y voyait un des nombreux présidents du Conseil des années 1950, un vieux moustachu à l’aspect un peu campagnard et débonnaire, bien que cravaté, en train de penser. Il était question dans cette case de l’instabilité ministérielle de la quatrième République. Le texte encadré disait : Pour Queuille : et le vieux bonhomme nous faisait part de ses réflexions que je reproduis de mémoire :
« Lorsqu’on interroge les passants dans la rue et qu’on leur demande Quel est actuellement votre président du Conseil ? Ils répondent généralement Je ne sais pas. »
Le tout était donc dessiné par Marcello qui faisait ses personnages historiques très ressemblants. Pour moi, il dessinait comme un dieu, et j’avais pu goûter à quelques récits complets de Taranis et de Doc Justice signés de sa plume digne d’un peintre du Rinascimento dans des numéros de Pif qui traînaient dans la salle d’attente de la dentiste où je me rendais régulièrement à l’époque. Moi qui lisais Sparrow depuis l’âge de huit ans, qui adorais Bafton de Fradin, Bulle et Balle de Rabot et les Spoumfs de Payot, j’avais l’impression, chaque fois que je goûtais à Pif, de commettre une infraction et de m’aventurer dans un territoire interdit.
Surtout, l’ultime partie de L’Histoire de France en BD aggrava en moi cette fascination que j’éprouvais désormais pour les années cinquante, née de mes lectures des épisodes classiques de Sparrow et Lorenzo de Fradin, obsession surtout focalisée à l’époque sur les bagnoles, DS, 203, 4 CV et autres, et qui, avec le docteur Queuille, prit un autre détour : l’Histoire contemporaine récente, la période du passé précédant immédiatement ma naissance, qu’il avait suffi d’un cheveu pour que je ne l’aie pas vécue ! Et, au fil des années, cette fascination pour le milieu du XXe siècle allait s’élargissant, passant des autos à l’histoire politique, puis à la mode, aux actrices américaines et aux beaux-arts.
Ainsi, au cours de mes années de lycée, je ne cessai de me rendre au CDI où je dégustais à mes heures perdues, à chaque creux de mon emploi du temps, l’édition de poche de la « IVe République » de Jacques Fauvet, dont la couverture comportait l’ensemble des photos des présidents du Conseil de ce régime, si souvent galvaudé et décrié, avec les dates de leurs différents gouvernements. Le bon docteur Queuille y figurait en bonne place.
De par mes lectures enfantines des « Sparrow » de Fradin, je savais que la mode masculine de ce temps là se caractérisait par le port de complets vestons croisés. Or, immanquablement, tous les chefs de gouvernement de la IVe arboraient ce type de tenue, qu’il s’agisse de Queuille, de PMF, de Bidault, de Laniel et d’autres encore. Pour moi, la veste croisée –dont le règne, si l’on peut dire, avait pris fin avec JFK aux Etats-Unis – était la tenue emblématique d’un de mes personnages préféré de Fradin et Grog : le savant fou, gaffeur et fantaisiste UV, vedette d’un célèbre cycle de deux aventures parues en 1959-1960 : « UV comme Urraca Verde » et « L’ombre de l’UV » que j’avais assimilées à de purs chefs-d’œuvre dès leur première lecture en 1974.
UV était l’inventeur d’une onde qui transformait en esclaves ceux qu’elle frappait par le biais d’une sorte d’arme laser : l’UV onde. Ceux qu’elle soumettait à la volonté du scientifique mégalomane devenaient des UV men qui parlaient un langage inversé qui respectait cependant l’ordre grammatical des phrases : l’UV langue. Les UV men constituaient des sortes de légions d’hommes robotisés, à l’uniforme obsédant quoiqu’assez sportif d’aspect.
Outre les UV men, UV avait à son actif la conception de machines volantes très design, à la limite de la science-fiction : l’UVoptère et l’UVmobile.
En cette orée des années 1980, UV devint ma drogue, mon obsession première. J’écrivis un nouveau courrier au magasine Sparrow, dans lequel je réclamais son retour. Mais le journal avait d’autres chats à fouetter, du fait qu’il se débattait dans les querelles de succession et de reprise de sa série-titre, après que le dessinateur breton Créac’h, qui avait succédé à Fradin en 1970, eut été brusquement évincé à cause d’une sombre histoire de militantisme écolo. C’était l’époque de la dispute entre les partisans de Ric Bronca – que je soutenais – et ceux du tandem Titi et ‘Ros Minet, qui devait l’emporter.
Comme écrire à Sparrow ne me suffisait pas, je commis carrément une œuvre littéraire, que dis-je, dramaturgique ! Mes copains de classe venaient de monter une adaptation des « Bâtisseurs d’Empire » de Boris Vian. Au cours de la représentation, trois choses m’y frappèrent :
- le personnage du Schmürtz avec ses pansements sanguinolents et les coups qui pleuvaient sur lui en tant que symbole du prolétariat opprimé ;
- la jeune fille à la vénéneuse tenue de gamine attardée, Zénobie (elle arborait une robe violette à manches ballons et à smocks, des chaussures vernies et un nœud-nœud assorti dans les cheveux) ;
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- le troisième acte, sorte de monologue de fendu de la caboche interprété par mon copain principal de l’époque qui avait pris la voix de Salvador Dali, brandissait avec constance une canne dans le style de ce peintre tout en roulant et stridulant les r et boxait le Schmürtz tête de turc à qui mieux mieux.
Laissant pour l’instant de côté les fantasmes de morbidité et la pseudo fillette, je me concentrai sur l’élément numéro trois : je commis moi-même un monologue théâtral ouvertement inspiré de Vian, mettant en scène UV et un UV man souffre-douleur. Ce texte, à portée surréaliste, comprenait entre autres la phrase suivante :
« Je suis un kangourou qui a la panse vide, qui se met à genoux et saute comme une chaussette à clous qui aurait avalé un hibou. » dans laquelle on décelait un clin-d’œil pastiche à un tube du chanteur Mastic Bernard.
Or, mon monologue comportait une gradation vers le nonsense, en cela qu’il débutait comme les discours classiques fascisants de l’UV de Grog et Fradin pour s’achever dans l’absurdité la plus totale. Par exemple, UV interpellait une colonne de fourmis rouges qui venait de dévorer le moteur d’un Cessna™ ! Je voulus qu’il soit illustré et je l’envoyai à Sparrow, en défiant ses deux auteurs les plus scandaleux et iconoclastes, Melville et Dan, qui avaient commis maintes aventures rétros olé-olé, d’en faire une BD. Je n’eus jamais de réponse de ces malotrus provocateurs.
Je tentai alors de monter ma pièce. Il me fallait également promouvoir mon talent littéraire. Ce fut pourquoi un autre de mes amis, Billetdoux, accepta de me publier au préalable dans le journal du lycée, qu’il avait baptisé Le canard décharné.
Mon programme prévisionnel de parution dans ce périodique amateur pour potaches était le suivant :
- un article sur E.P. Jacobs et son œuvre bédéphilique ;
- une nouvelle parodique de mélodrame 1900 dans le style feuilletoniste de l’époque où mon obsession numéro deux se révélerait : l’histoire devait se dérouler dans un pensionnat pour jeunes filles avec deux héroïnes de 12-14 ans : une orpheline blonde poitrinaire soi-disant persécutée par la directrice de l’institution et sa copine brune et boiteuse. Après maintes péripéties à faire pleurer Margot, la blonde de porcelaine mourait à la fin de l’histoire et on découvrait qu’il s’agissait d’une adulte déguisée en fillette. Je projetais que les deux principales protagonistes, Johanna (la blonde) et Bertha (la brune), ressembleraient respectivement à Mary Pickford avec la coiffure en english curls y afférente et à Lilian Gish,
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que je venais toutes deux de remarquer dans une fameuse série documentaire sur l’histoire du cinéma muet américain ;
- la publication en feuilleton de mon opus théâtral avant la représentation en fin d’année, bien entendu.
Les répétitions débutèrent. Je ne risquais pas de buter sur le problème du costume de l’UV man du fait que j’en avais discuté avec une amie dans le train corail qui me conduisait à Toulouse lors de mes précédentes vacances d’été et qu’un illustre dessinateur de BD avait été le témoin de notre conversation : Jack De Groos en personne, l’auteur de «Surdoué Roland » et d’« Aventures extraterrestres ». J’expliquais doctement ce que j’entendais par costume de l’UV man alors que j’avais en mains le premier tome du « Secret de l’Espadon » d’EP Jacobs !
« C’est fastoche à fabriquer, ce costume ! On prend des baskets blanches, un sous-pull noir…
- Il faut aussi un sweat-shirt gris aux manches coupées, un pantalon de survêt rouge, un « UV » en papier crépon collé au milieu de la poitrine, renchérit ma collègue.
- Le plus dur, ce sera le ceinturon avec l’étui et l’arme, l’UV onde ! Et c’est Freddy que j’envisage pour le rôle ! »
De Groos, mine de rien, ne perdait pas un mot de notre dialogue. Pourtant, il n’osa pas se mêler à notre échange. Dommage ! J’aurais pu lui dire que j’avais déjà rencontré des auteurs de bédés, trois ans auparavant, lors d’une mémorable séance de dédicaces à Marseille, au centre bourse. Boris m’avait aimablement dessiné la tête de « Loco Luke » en page de garde de l’album « En remontant le Missouri », aventure contemporaine d’ « UV comme Urraca Verde » puisque parue dans Sparrow la même année 1959, histoire dont l’un des principaux personnages était le pistolero à gages Pistol Pété ! Pourtant, je portais De Groos aux nues ! Il s’était illustré dans diverses « cartes blanches » de SF dans les années 1974-1975, BD gageures en cela qu’elles consistaient en deux planches inédites, sans lien aucun avec une série vedette de Sparrow, que des dessinateurs professionnels ou amateurs devaient soumettre au jugement des lecteurs. De Groos y avait magistralement réussi et avait instillé en moi le goût immodéré pour les voyages dans le temps et les paradoxes einsteiniens, choses qui par la suite, allaient revêtir une importance primordiale dans ma quête obsessionnelle des années cinquante ! Ainsi, il avait introduit le concept de « boucle de néant » dans un récit fantastique moyenâgeux tandis que ses extraterrestres, qui ressemblaient à des sortes de poulets déplumés avec des yeux d’insectes, avaient, entre autre, été confrontés à des hommes préhistoriques qui les avaient vaincus avec de simples javelots de bois, bien qu’ils eussent été dotés des armes les plus sophistiquées.
Dans une autre histoire complète, les héros de De Groos, à la recherche d’une source d’énergie fissile pour ravitailler en carburant leur vaisseau spatial, terminaient au cœur de l’explosion d’Hiroshima ! Quant au premier dessinateur amateur qui s’était risqué à l’exercice de style de la carte blanche, il se nommait Inigo Ibañez Sanchez et signait ses planches du pseudonyme Castros. Il faut croire que c’est la place de lanterne rouge qu’il obtint au concours de cartes blanches de Sparrow qui le poussa à la célébrissime et sinistre carrière que tout le monde connaît…
En ce printemps, donc, les répétitions de la pièce suivaient leur cours et mon premier article au Canard décharné venait de paraître lorsque le proviseur nous poignarda dans le dos : il censura le périodique pour potaches sous prétexte qu’on y avait publié un article sur la contraception et interdit « La salade d’UV », titre provisoire attribué à mon œuvre. En mettant ainsi un terme à mes ambitions de dramaturge (j’aurais d’ailleurs été accusé de plagiat par Fradin et Grog et par les héritiers de Boris Vian), le proto me poussa à réorienter mes ambitions. Je passais mon bac, l’obtenais haut la main et m’inscrivais en fac de lettres, spécialité archéologie et histoire de l’art, sachant que c’est l’art moderne et l’analyse de l’image qui m’intéressaient et que ce que je voulais surtout y étudier, c’était l’abstraction américaine des années quarante-cinquante, l’action painting, Pollock, Gorky, Rothko, Motherwell, De Kooning and co,
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sans omettre les Européens, l’abstraction lyrique, Hartung, Mathieu et Soulage, dont les œuvres évoquaient la calligraphie chinoise que j’appréciais tant. J’en avais donc rien à foutre d’Andy Warhol et du pop’art, dont Tillioux s’était fichu dans ses scénarii de Bart Labutte et son voisin dessinés par Régis Leblanc. Dommage que la fac ne prodiguait pas de cours d’histoire de la mode, vu que désormais, j’en savais un wagon sur Dior, Fath, Givenchy et d’autres, tout en me pâmant aux réalisations des costumiers hollywoodiens, notamment dans « Fenêtre sur cour » qui ressortit en salle à l’époque, avec les toilettes géniales que Grace Kelly y portait,
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quintessence de la mode fifties selon moi.
L’université me permit de faire la connaissance de deux personnages farfelus, extravagants, qui allaient compter de manière décisive.
D’abord, il y eut Paul Kovak, le prof d’histoire de la photo et de l’image contemporaine du XXe siècle. C’était un gars génial, bien qu’il fût trotsko bon teint et quelque peu anar. Il arrivait à moitié saoul dans la salle de cours, sous prétexte qu’il se débattait dans les affres du divorce. Pour obtenir son UV de Deug, on devait tous créer un diaporama en pros pour la fin de l’année. Kovak nous enseigna comment on truquait idéologiquement les images : recadrer, retrancher, colorer, rajouter, rogner, flouter, déformer, enchaîner autrement (c’est l’effet Koulechov au ciné), modifier le commentaire off ou écrit etc. Il nous passa un excellent petit doc de son cru –entre deux réalisés par le grand historien contemporanéiste spécialiste de l’image Max Perrot – où le PCF (appartenance perso à la IVe Internationale oblige) en prenait pour son grade, ainsi que le PCUS d’ailleurs ! Par exemple, sur fond sonore propagandiste d’un discours de l’ami Maurice Thorez (préparé par Fried, l’œil de Moscou ou par son nègre Fréville, véritable auteur de l’autobiographie « Fils du peuple »)
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avec la phrase déclamatoire tonitruante au mode exclamatif Un million d’adhérents, le spectateur estudiantin des années quatre-vingts assistait médusé à la déconfiture et à la disgrâce des exclus du parti qui étaient escamotés un par un des clichés officiels. Voyant ce qui intéressait au plus haut point le prof, avec mes deux copains d’alors, Henri et Miguel, je commis un diaporama sur les caricatures des présidents de la Ve République de 1959 à nos jours sur fond de concerto pour violon d’Igor Stravinski – mon compositeur préféré – interprété par le sublime Isaac Stern ! Certes, à cause de plusieurs pépins techniques, je n’ai pas obtenu une note faramineuse et j’ai dû subir la critique du prof, mais l’essentiel a été accompli puisque nous obtînmes l’UV tant convoitée !
Le second excentrique…je ne l’ai pas contacté directement, mais par le truchement d’une autre connaissance – plus sentimentale celle-là - que je fis au cours d’histoire des beaux–arts des XIXe et XXe siècles de Monsieur Boussu, qui se donnait dans un grand amphi dont la taille favorisait davantage la massification et l’anonymat que la camaraderie. De plus, on était priés de se munir d’une lampe de poche pour la prise de notes, du fait que les cours exclusivement magistraux du sieur Boussu étaient constitués de fastidieux diaporamas exhaustifs et ce, deux heures durant à raison de deux fois par semaine.
Cette UV avait la prétention et l’ambition d’embrasser tous les mouvements d’arts plastiques et d’architecture occidentaux du néo-classicisme à l’art contemporain, de 1785 à nos jours ! Il ne fallait pas s’attendre à ce que Monsieur Boussu abordât hic et nunc les abstraits étasuniens chers à mon cœur. Je devais me farcir tout, de Jacques-Louis David à Gregor Karlowitz, de Percier et Fontaine à Oscar Niemeyer, de Canova à César ! Je pris donc ce cours pour ce qu’il était : un simple adjuvant, un fourre-tout, un pensum chiant, qui n’aurait même pas d’effet astringent sur mon psychisme d’obsédé des fifties !
Cependant, il y eut un avantage décisif : c’est là que je rencontrai l’âme sœur, celle qui allait me permettre de trouver le bonhomme qui résoudrait mes problèmes et réaliserait mes rêves les plus dingues ! Elle était américaine et s’appelait Hettie Hoover, comme les aspirateurs ! Elle ressemblait à un mélange détonnant d’Ann Harding – encore un nom de président américain ! – et d’Hayley Mills, la jeune vedette des films Disney des sixties !
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Pour m’exprimer en langage plus précieux, plus châtié, plus littéraire, enfin, je dirais qu’Hettie incarnait la blonde de porcelaine anglo-saxonne type, au look cependant moderne, avec des jeans de coupe rétro, serrés, bien qu’elle fût dotée d’une taille de guêpe naturelle telle qu’en eussent rêvé les midinettes de la Belle-Epoque. Surtout, ses yeux étaient les plus magnifiques que je puisse admirer : grands, mélancoliques, bleu-vert enfin ! Et elle ne faisait même pas le mètre soixante, contrairement aux idées reçues affirmant que les Américaines sont toutes élancées et dégingandées. Et Bette Davis, DS de B De B, Mary Pickford, Ann Harding, Bessie Love combien mesuraient-elles ? Ce n’étaient ni des perches ni des girafes !
Hettie souffrait de sa peau de vraie blonde, en cela qu’au moindre rayon de soleil, les rougeurs se multipliaient sur ses joues et ses bras. Lorsque nous liâmes connaissance, elle tenait bien en évidence, à portée de main, « Le vicomte de Bragelonne » en français. Elle avait besoin de lunettes pour lire, ce qui en rajoutait à sa personnalité adorable d’intello éclairée, loin des mâchouilleurs de chewing-gum habituels d’outre-Atlantique.
Sur le campus, nos conversations se déroulaient sur le mode estudiantin, causant de nos buts professionnels respectifs tandis que j’admirais à loisir ses iris de turquoise qui se brouillaient parfois d’un trouble opalin lorsque la lumière du jour de notre ciel du Midi les agressait. Non, notre amitié n’était pas celle d’un Belmondo et d’une Jean Seberg dans le film de Godard. Primo, Hettie avait les cheveux longs. Secundo, c’est dans le « Jeanne d’Arc » de Preminger que je préférais Jean. Générique génial dû à Saul Bass, musique géniale, Richard Widmark génial aussi en Charles VII infantile, caractériel, aussi givré qu’un Caligula à la sauce psychopathe.
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Pour le côté charnel, nous verrions plus tard. Nous avions le temps : quarante ans à nous deux.
Hettie venait de Nouvelle Angleterre, de Boston. Son accent était donc moins américain que l’idée commune se rattachant à l’accent des Etats-Unis. Voyez Bette Davis, Betsy Blair et tous ces comédiens britanniques auxquels ont refilait des rôles de sudistes dans les films sur la Guerre de Sécession : Daisy Belle de Beauregard,
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Leslie Howard, Vivien Leigh etc.
Hettie et moi, nous discutions donc le bout de gras et étalions nos hobbies principaux sur notre place publique personnelle, entre deux cours chiants. Avec elle, j’avais à peine besoin de retravailler mon anglais, de potasser mon prétérit ou mes verbes irréguliers, tellement elle préférait s’exprimer dans l’idiome de Molière plutôt que de susurrer dans celui de Faulkner – ou plutôt d’Henry James. Elle était charming, absolutely charming. Et gorgeous aussi. Elle ressemblait noir sur blanc – ou plutôt blond sur bleu-vert – à ma Johanna imaginaire et avortée du Canard décharné.
« J’adore Dumas, Zévaco, Paul Féval, les romans de cape et d’épée que je préfère les lire en français plutôt que dans les traductions. Par contre, je dévore dans notre langue nos auteurs nationaux de SF, qui sont pour moi les classiques de demain : Asimov, Bradbury, Simak, Van Vogt… Et toi ? Commença miss Hoover, la bouche carminée palpitante de gourmandise intellectuelle.
- En SF, c’est Poul Anderson mon favori, à cause des problèmes de temps et d’histoires parallèles (en français, on dit « uchronies ») : j’apprécie à nulle autre pareille La patrouille du temps. Tu dois avoir entendu parler des nouvelles – je ne peux que t’en donner les titres en version française, hélas ! – Delenda est, L’homme qui était arrivé trop tôt… Mon dada, ce sont les paradoxes temporels. Einstein, Langevin et consort…plus bien sûr, mon amour des fifties, de la mode de l’époque, de l’art moderne abstrait, d’Hollywood, du premier rock n’roll.
- Tu dois te régaler avec Happy Days et American graffiti.
- Question reconstitution rétro, c’est New York New York mon film favori. J’ai pas manqué non plus la sortie de Ragging Bull mais ma quête d’authenticité me porte à préférer les œuvres d’époque comme Gentleman Jim.
- J’ose pas te dire…
- Hé bien ?
- J’ai un frère aîné, Ron…
- Comme Ron Howard ?
- Ouais, il est blond comme lui, comme moi… et il est assistant en physique à Orsay ! Il a vingt-sept ans et il travaille sur le problème de l’espace-temps.
- Génial, Hettie ! Faut que tu me le présentes un de ces quatre ! »
Et voilà ! Je venais de mettre le pied dans l’engrenage…fatal.
Hettie et moi, nous partageâmes les tuyaux d’exams, le MacDo’, les sorties ciné mais pas encore le lit : nous n’étions pas chauds pour les relations sexuelles hors mariage et son milieu religieux assez puritain ne voyait pas ça d’un bon œil. De toute manière, je savais que je ne perdrais pas ma copine : elle avait pour objectif de passer sa licence en France puis de poursuivre une maîtrise sur le tournant et le déclin de Paris dans l’art moderne après 45, lorsque New York l’avait supplantée. J’avoue avoir quelque peu délaissé les amis masculins au profit de ma jolie vraie blonde. Et puis, ma volonté de lier connaissance avec son frérot savant n’a cessé de me turlupiner. Une idée folle s’est mise à enfler dans ma caboche : je rêvais de voyager dans le temps, d’enfin voir ces années cinquante en vrai, pas qu’en films, photos, BD, peintures et chansons ! Collectionner les modèles réduits de belles américaines ou de voitures françaises (Peugeot 203, 403, Dyna Panhard, deuche, DS 19 , 4CV, Dauphine, Simca Aronde etc.) qui commençaient à sortir en masse chez les maquettistes de ce milieu des années quatre-vingts ne suffisait plus à assouvir ma passion, à étancher ma soif d’amoureux d’une époque juste antérieure à ma naissance, alors que je ne pouvais pas blairer la période pop, hippie, Woodstock, Easy Rider qui avait suivi, et que le Stones, les Beatles et tous les autres, me laissaient de marbre !
Selon moi, la contre-culture des années soixante-soixante-dix était semblable au mouvement décadent de la fin du XIXe siècle. En BD, le personnage emblématique de cette époque était Abba Pope, le méchant de l’aventure de Sparrow « L’auront, l’auront pas », scénarisée et dessinée par Créac’h en 1974, marquée malheureusement par la dernière apparition officielle d’UV. Abba Pope, dont le nom était une allusion au groupe Abba, n’était autre que Zorenlo, le cousin crapuleux de Lorenzo, éternel compère de Sparrow dans ses aventures. Dans « L’auront, l’auront pas », il arborait un look de Jésus Christ superstar sous un déguisement de pope grec.
Tenter de goûter à la culture pop, de m’y acoquiner, de m’y encanailler, aurait représenté pour moi une perversion pareille à celle de tous ces détraqués fin de siècle, ces Charles Cros, Jean Lorrain, Huysmans, Catulle Mendès et autres que mes manuels de français de lycée assimilaient presque à des écrivaillons de dernier ordre, très à la marge, alors qu’ils étaient adulés par certaines chapelles. Pour parler comme l’un de ces auteurs imbuvables, c’eût été composer une bien particulière décoction d’éthéromane, un mélange subtil de laudanum et d’absinthe, un julep conçu pour la jouissance égotiste d’un nouveau Dorian Gray, nouveau monstre sessile des temps modernes broyés par le machinisme et le positivisme omnipotents.
Ce fut pourquoi j’optais pour les années cinquante, plus rationnelles et raisonnables, guerre froide ou pas, peur irraisonnée des Martiens ou pas, parce qu’on y croyait encore en l’avenir et au progrès, social et humain, rouge ou atlantiste, malgré les horreurs nazies. Et je voulais y vivre, intensément, dans la peau d’un jeune privilégié américain de préférence. Ron Hoover devait me conduire à l’accomplissement de mon utopie quel que puisse en être le prix à payer.
Dans les années que nous traversions alors, une réaction se dessinait, nettement, du fait de la crise économique et des remises en causes de la société keynésienne, issue de la crise de 29 et de l’après-guerre, remises en cause dues à cette sacrée contre-culture. Les années quatre-vingts, préparées, comme une dictée des nouvelles pratiques pédagogiques, par la révolte jeuniste, libertaire et individualiste des sixties, véritable cheval de Troie des revanchards de 1929, voire d’avant, avait permis à cette même réaction de débuter son insidieux travail de sape contre tout ce que l’homme avait conquis de haute lutte en bien-être depuis le XIXe siècle. Et les leaders de cette réaction se nommaient Thaddeus Von Kalmann (économiste), Jonathan Samuel (économiste), Thomas Tampico Taylor (président des Etats-Unis), Meg Winter (première ministre britannique), Abderrahmane Mourad (chef d’Etat africain) et Abdullah Husseini (mollah iranien). Il était clair que deux camps réactifs se dessinaient et se destinaient à l’affrontement : les ultralibéraux d’une part, et les fondamentalistes musulmans de l’autre. L’URSS semblant fichue d’avance (elle chuterait peut-être avant l’an 2000), les deux forces restantes tenteraient le partage des dépouilles avant de se combattre. Ce serait alors, pour de vrai, la troisième guerre mondiale.
Dans une telle perspective, si Ron était assez fort, non seulement je pourrais me rendre dans les années cinquante pour rencontrer mes idoles, Pollock, Fradin, Rothko et d’autres, mais aussi, afin de prévenir les gens de cette époque des dangers que l’avenir allait réserver à l’humanité. Cassandre ? Prophète de malheur ? Illuminé ? Millénariste ? On verrait bien.
Hettie et moi obtînmes notre DEUG. Nous nous inscrivîmes en licence. Ce fut en cet été 84 qu’elle m’apprit la nouvelle : Ron allait passer ses vacances avec nous, dans la région parisienne puis en Provence. C’était le moment de lui faire part de mes projets de fou, en les enrobant toutefois. Le but devait en un premier temps se limiter aux beaux-arts. Lorsque je serais endurci, entraîné, je passerais au reste.
Ma première entrevue avec Ron eut lieu sur le campus d’Orsay, une belle fin d’après-midi de début d’août, alors que « Le Monde » venait de publier une planche humoristique sensationnelle de Tulpan, son caricaturiste attitré. Ces dessins officialisaient le virage politique de notre Président au profit du jeunisme et de ce que l’on appelle communément en verlan la chébrantude. Accompagné de son nouveau Premier Ministre, Pictor, nommé quinze jours auparavant après l’éviction du ch’ti Perroy, notre Président – qui, comme on le sait, avait succédé à l’Elysée à Gérard de Gaysintisca dit GDG – arborait un look de hip-hopper d’enfer et effectuait des cabrioles que n’auraient pas reniées les plus grands smurfers américains. Tout cela actait une nouvelle politique culturelle : Pictor lâchait officiellement la bride au populisme individualiste et branché, au détriment de tout ce qui avait compté dans les luttes collectives pour les conquêtes sociales depuis au moins le mouvement des Communes sous Louis VI Le Gros ! Il brûlait ainsi solennellement la vulgate des historiens marxistes – Porchneff notamment – sur les révoltes et les mouvements populaires d’Ancien Régime au profit de la mise en valeur d’une nouvelle doxa historiographique d’essence ultralibérale : la glorification des résistances et des particularismes seigneuriaux et locaux opposés à l’unification du Royaume de France. Vivent les Guise, la Sainte-Ligue, Chalais, Marillac, les seigneurs ligueurs de 1315, les Girondins (ces fouteurs de guerre esclavagistes et pascaliens de 1792 instrumentalisés par une politique du pire d’un Louis XVI aux abois) et le sire de Coucy ! Mort à Philippe Auguste, Henri IV, Richelieu, Robespierre et Napoléon !
Lâcher la bride…surtout celle de Gérard Chartres, PDG de « Une française » qui ouvrit des brèches où s’engouffrèrent les pires programmes télévisés de bas étage destinés à flatter les bas instincts. A la rentrée, Chartres instaura le Peep show de Crétin show, qui ferait exploser l’audimat de sa chaîne avec ses nanas à poils ! Cette émission puait le crypto fascisme puisqu’elle était tenue par des gugusses de klaf’klon’s – pour parler le langage pourri du klu-klux-klan. Il fallait à tout prix que Ron mette au point la machine qui permettrait de changer tout ça.
Ce qui frappait d’emblée ceux qui rencontraient Ron Hoover pour la première fois, c’était sa bonne bouille de teenager américain attardé. Joufflu et blondinet, comme beaucoup de ses compatriotes WASP qui abusent au breakfast de corn flakes, de sirop d’érable et de tartines au beurre de cacahuète. Cependant, il portait de grosses lunettes de fort en thème, en cela qu’il était rétif aux lentilles. Ce détail lui conférait une légère ressemblance avec un grand astrophysicien britannique, théoricien des trous noirs – dont il avait d’ailleurs suivi les cours – connu pour souffrir de la maladie de Charcot qui l’obligeait à se mouvoir en fauteuil roulant électrique. Mais ce lourd handicap n’empêchait aucunement Steve Hawking d’être un génie. Ce n’était pas pour rien qu’il avait hérité depuis quelques années de la chaire de Newton à Cambridge. Ron avait eu pour autres profs Steven Weinberg – l’auteur du formidable «Les trois premières minutes de l’Univers », publié en 1977 -
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et Murray Gell-Mann le prix Nobel de physique 1969 des quarks,

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terme farfelu en fait inventé par James Joyce dans son réputé illisible «Finnegans Wake ». Ceci pour les Anglo-Saxons, puisqu’en France, Ron avait également bénéficié des enseignements prodigués par Pierre-Gilles de Gennes et par l’astrophysicien Jean-Claude Pecker.
Notre première entrevue fut plus que cordiale, je dirais même chaleureuse et sympa, en cet août pas trop chaud où se profilait la triomphale réélection du président républicain Thomas Tampico Taylor. Je fus surpris par l’entregent de mon interlocuteur et par la rapidité avec laquelle il opta pour une familiarité de copains se fréquentant depuis la communale !
Bien qu’en cette prime rencontre en chair et en os, je sois resté plus qu’allusif sur mon utopie personnelle, Ron se jeta spontanément dans l’arène sans que je le lui aie demandé. Il m’exposa sans vergogne, comme s’il avait eu affaire à un parterre d’étudiants néophytes se pressant dans un amphi pour assister au premier cours professé par la grande vedette de la fac, sa théorie hétérodoxe du voyage dans le temps, théorie qui était loin de faire l’unanimité dans les cénacles. Faute de tableau noir ou de rétroprojecteur avec ses transparents, il effectua sa démonstration sur un grand bloc spirale monté sur une espèce de pupitre avec divers feutres de couleurs.
Son symposium fut des plus explicites : pour un jeune savant, il ne s’embarrassait pas de ces formules abstruses qui constituent l’apanage des matheux et qui vous font vulgairement chier. Ron Hoover savait se mettre à la portée de son public. Il ne prétendait ni à la médaille Fields, ni au prix Nobel de physique comme Penzias, Wilson, Alvarez ou Chandrasekhar. Il adorait sa sœur cadette, et leur affection était réciproque. Non pas une de ces réciprocités susceptible d’attiser les soupçons incestueux, ainsi qu’il en avait été pour les sœurs Gish du temps du cinéma muet.
Deux oies blanches s’aimaient d’amour tendre comme l’avait écrit une poétesse saphique et décadente de la fin du XIXe siècle, Aurore-Marie de Saint-Aubain,
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dans son recueil "Pages arrachées au pergamen de Sodome". J’ignorais à ce moment là que mes pérégrinations d’hurluberlu temporel à la Barjavel me conduiraient à rencontrer fortuitement cette timbrée.
Ron commença comme il se doit par la théorie de la relativité d’Einstein, par des histoires de flèche du temps, de paradoxe des jumeaux de Langevin et autres élucubrations et fantasmagories dignes des romans du merveilleux scientifique de la fin de l’autre siècle. Puis, il jeta :
« Le fondement de ma théorie repose sur la persistance de l’empreinte corpusculaire et sur les tachyons. C’est un peu une photo quadridimensionnelle, mais à l’échelle des quanta. Elle pourrait même expliquer la légende des fantômes. »
Par égard pour moi, Ron discourait en français. Il était vrai que je n’avais plus potassé mon anglo-américain depuis trois ans. Je bus religieusement ses paroles, comme si j’avais eu en face de moi le prophète de la nouvelle physique. Je serrais tendrement Hettie à la taille, dans une ambiance recueillie, tous deux accoudés près d’une table où reposaient de prosaïques bouteilles de Coca à moitié vides avec des verres en carton jugés plus écologiques que ceux en plastique et des assiettes de cacahuètes et de chips. Le tout sur un fond sonore crépusculaire de grillons d’été bruissants, avec un dernier chant d’oiseau au loin.
Je jugeais les propos de Ron en rupture avec la nouvelle doxologie officielle. Il paraissait davantage attiré par l’univers stationnaire de Fred Hoyle
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que par le Big Bang, terme pourtant forgé par dérision par le même savant. En fait, je me trouvais confronté à un vulgarisateur né, capable de vous convaincre même en ayant tout faux. Pourtant, je l’interrompis :
« Tu ressors (d’emblée, j’avais choisi le tutoiement) un peu brutalement une vieille théorie qui s’apparente aux travaux de William Crookes
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et Camille Flammarion sur les esprits, non ? Et tu mâtines celle-ci d’un fumeux exposé sur de prétendus états à la fois successifs et simultanés de la matière, qui glisserait d’un espace-temps à un autre, par simple translation quantique. Peux-tu m’éclairer là-dessus ? Ce que tu exposes ne correspond à rien de démontré.
- Tu veux jouer les sceptiques avec moi ? Soit. Je ne vais pas reprendre la théorie d’H.G. Wells de « La machine à explorer le temps », mais si j’insiste sur l’idée stationnaire de Fred Hoyle, c’est parce qu’Einstein lui-même ne croyait pas à l’univers en expansion de Hubble. En réalité, la théorie est bonne à condition de sous-entendre que tout est à la fois, potentiel et réel, car contenu dans un univers virtuel en même temps déjà et non encore né : c’est pour ça qu’il est stationnaire et permanent tout en donnant l’impression de bouger et de s’étendre !
- Tu veux dire que, en fait, nous existerions dans un monde non éclos, où tout ne serait que virtualité, possibilité, où tout serait probable simultanément sans qu’on en ait conscience ! Tu imiterais pas Copernic par hasard ? Comme lorsqu’il a remis en question ce que tout le monde croyait voir, observer, depuis des millénaires, c’est-à-dire le géocentrisme, avec le Soleil tournant autour de la Terre, alors qu’en fait, c’est l’inverse.
- Nous pensons tous être prisonniers d’un espace-temps linéaire, d’un axe unique, d’une flèche alors qu’en vérité, tout est à la fois.
- Dis-le, vas-y, dis-le !
- Le temps n’existe pas. Du moins, pas dans le sens où nous l’entendons. Il n’y a pas un temps, mais une multitude, tous différents et tous contenus dans le même pré-univers qui teste toutes ses virtualités, tous ses possibles. Nous serions tous des chats de Schrödinger, morts et vifs, nés et non nés, virtuels et concrets !
- Absurde !
- Aucunement ! Je peux le prouver par les tachyons, Einstein et la mécanique quantique. Je suis proche de la découverte de la théorie du Grand Tout.
- Arrête, Ron, t’es dingue ! De qui as-tu piqué ces idées ? Pas que de Fred Hoyle !
- Tu n’as jamais entendu parler d’Antonio Della Chiesa, le Vaucanson italien.
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- Qu’es aco ?
- Mon frère est toujours aussi éblouissant ! Se contenta d’observer ma girl friend.
- Antonio Della Chiesa a vécu au XVIIIe siècle. C’était un savant napolitain constructeur d’automates, d’androïdes, comme Vaucanson ou le Von Kempelen
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du vieux film « Le joueur d’échecs ». Il a été le premier à formuler la théorie de l’univers multiple. Il a été un précurseur d’Andreï Linde et des univers bulles. Je te sors là un état très récent de la recherche. Pour Della Chiesa, tous les moments de l’Histoire, tous les événements, étaient simultanés et contemporains ! L’univers était donc statique et multiple. Pour cette hérésie, digne de celle de Giordano Bruno qui soutint l’existence des extraterrestres, on l’assassina en 1763 dans une église. Une escouade de sicaires, de spadassins en costumes de la Commedia dell’arte le trucidèrent, le pourfendirent de leurs fleurets jusqu’au pied de l’autel.
- Ils étaient stipendiés ! Payés par l’Inquisition !
- Della Chiesa venait trop tôt, et il le paya. Cependant, ses idées, mal formulées, devaient aboutir à la conceptualisation du multivers. A partir de là, il faudrait unifier toutes les forces fondamentales de la physique pour permettre de se translater – que dis-je, de se téléporter - d’une bulle de temps à l’autre, d’un moment de temps à un autre, en cassant la linéarité apparente de la flèche, en utilisant ce que j’appelle l’écho fossile ou résiduel des particules élémentaires d’un lieu, d’une personne et d’une époque donnés.
- Ben, on l’a, cet écho fossile ! C’est celui du Big Bang !
- Je ne raisonne pas à l’échelle de l’infiniment grand quoique, si l’univers originel –en fait permanent – est en réalité contenu dans une échelle subatomique induisant le principe d’incertitude de Werner Heisenberg…
- Stop ! Je t’arrête tout de suite ! Ron, on ne peut pas casser le mur de Planck, remonter en-deçà du fameux 10-43 secondes après le Big Bang.
- Tu es bien renseigné.
- Deux cerveaux d’exception qui s’affrontent ! Cool ! S’exclama Hettie. Darling, c’est Poul Anderson
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et la SF qui t’ont donné cette culture scientiste (elle disait scientiste et pas scientifique, comme les Anglo-Saxons).
- Mes recherches, reprit Ron, nullement démonté, déstabilisé par mon interruption, consistent à découvrir comment détecter l’écho fossile des particules passées afin qu’elles permettent la translation, la téléportation dans le temps.
- Autrement dit, on ne peut pas se rendre dans le futur.
- Exact ! Non pas parce que le principe d’incertitude induit que les particules fantômes persistantes sont forcément passées, mais du fait même qu’étant tous prisonniers d’une chronoligne fléchée apparente, nous n’avons accès qu’aux objets, artefacts susceptibles d’en conserver l’empreinte, déjà engendrés dans notre cours du temps au détriment de ceux encore à constituer, à fabriquer, à venir. Mais dans la réalité quantique, toutes les particules constituant la matière sont potentielles, mais on ne sait pas encore à quoi elles vont servir. On ignore leur destinée. On ne peut voyager dans le temps que dans un sens, par exemple, à partir d’une veste de ton père vers le moment où il l’a achetée ou lorsqu’elle a été tissée. On ne peut pas aller vers le futur par le biais d’un autre de ses vestons qu’on n’a pas encore usiné !
- Ouais ! Je peux rencontrer Fradin en 1960 grâce à son écho fossile quantique ou fantomatique contenu dans une de ses planches originales de cette année là, mais niet pour le Fradin du futur, de 1990, puisque ses planches de bédé de 1990 sont encore incréées !
- Gasp ! Génial ! Bravo chéri ! »
Fort des encouragements de ma blonde adorée, je voulus poursuivre sans me douter que je venais, par mes dernières paroles, de me livrer à Ron qui ferait de moi son sujet, son cobaye, son Guinea pig consentant. Je me contentais d’assener :
« J’suis toujours comme saint Thomas. Il me faut des preuves. Je n’aime pas l’univers stationnaire de Hoyle et le temps multiple ou le multivers.
- Parce que la théorie de Fred Hoyle n’a des chances de fonctionner que si la matière se constitue en permanence ! Elle n’est pas concentrée dans sa totalité au sein du pré-monde potentiel puisqu’elle n’est pas encore, en fait, puisqu’elle peut aller dans des sens, des directions historiques, des destinées multiples ! Il y a des milliards de milliards d’univers possibles, de destinées possibles de la matière !
- Ouais, les quarks font ce qu’ils veulent, quand ils veulent, où ils veulent !
- Si tu veux. Mais je vois qu’il est tard. Hettie bâille à fendre l’âme. »
Après cette soirée et cette conversation mémorables, je n’étais toujours pas convaincu. Je promis à Ron de le revoir.

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samedi 25 septembre 2010

Comment Aurore-Marie de Saint-Aubain décida de se battre en duel.

(Aurore-Marie provoquée par Yolande de La Hire lors de la soirée chez la duchesse d'Uzès, décide de se battre en duel).

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Quelles que fussent les allégations de mademoiselle de La Hire, Aurore-Marie aurait promptement souhaité y mettre fin, mais la qualité de publiciste de l'offensante féministe entraînerait un étalage sur la place publique de ces infamantes insinuations, à moins qu'elle ne fît chanter la baronne. Toute à ses supputations, habitée par un tourment proche de la maladie de la persécution, tel qu'en souffrirait le « cavalier rouge » de la prophétie de Saint Daniel, le bien connu Joseph Staline, notre Grande prêtresse pesait le pour et le contre d'une confrontation publique. Après tout, elle était l'offensée et, dans la tradition aristocratique, une perfidie de cette nature eût mérité que l'on demandât réparation sur l'heure! Non seulement la légitimité de la fortune des Lacroix-Laval était remise en cause par la manifestation de cette héritière irlandaise inconnue, cette Betsy O'Fallain, cette mijaurée dont la maigreur hectique, le regard bleu hagard et les anglaises soutenues le disputaient en évanescence avec la beauté de Madame qui se croyait l'Unique – à l'exception de Deanna -, maladive femelle que Yolande de La Hire avait eu le culot d'introduire en plein salon de la duchesse, mais, de plus, chose inconcevable et proprement irrémissible, la journaliste voulait que le monde entier connût les penchants troubles de Madame de Saint-Aubain pour les fillettes ainsi que son action occulte à la tête d'une société secrète bien pis que la franc-maçonnerie. Yolande de La Hire se prétendait témoin rescapé de la nuit du 18 septembre 1877 à Cluny et, bien qu'Aurore-Marie eût pu facilement démontrer la vacuité testimoniale de ses affirmations (tous les témoins étaient officiellement morts noyés, n'est-ce pas!), elle ne put se résoudre à un simple démenti, à moins que des armadas d'avocats prouvassent l'innocence de la baronne. Aurore-Marie choisit de laver son honneur. Elle arrêta cette décision avec célérité.
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« Madame de La Hire! Votre offense mérite réparation. J'exige des excuses! Jeta-t-elle tout en feignant de contempler un bouquet d'arums qui égayait le guéridon Empire près duquel elle se tenait, dressée et fulminante, comme si elle essayait de se grandir à tout prix.
- Madame de Saint-Aubain, nous ne sommes plus sous la Monarchie absolue!
- Il me faut laver mon honneur! Seul le duel...
- Un duel de femmes! Gloussa Alfred Naquet! Voilà qui est inédit! Les gazettes vont en faire leurs choux gras!
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- Soit, se résigna la publiciste. J'accepte! Mais Mademoiselle O'Fallain doit demeurer en dehors de tout cela. Je me battrai au nom de la cause féministe.
- En tant qu’offensée, j'ai le choix des armes, reprit Aurore-Marie. Le pistolet me sied mieux que la lame. Je ne suis point une Saint-Georges! (à l'énoncé de ce nom, des souvenirs de ses aventures au XVIIIe siècle revinrent à Symphorien Nestorius) Le baron Hermann Kulm et monsieur Paul Déroulède seront mes témoins.
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- Quant aux miens...Je choisis messieurs Paul de Cassagnac et José-Maria de Heredia!
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- Je vois que vous convoquez aussi le Parnasse en y instillant la division! S'exclama, persifleuse, Madame de Saint-Aubain. Un poëte qui ne me soutient pas! Fi donc! Pour plus de publicité, nous nous affronterons au Champ de Mars, côté École militaire!
- Pour la date, que diriez-vous de mardi prochain?
- Cela m'agrée, mademoiselle la journaleuse! »
De son côté, Julien Carette trépignait :
« Ras le popotin d'jouer les larbins! Jeta-t-il à l'adresse de Michel Simon qui jouait à la perfection les Irwin Molyneux. Faut faire diversion pour aller enfin fouiner dans les affaires louches d'la duchesse! On est là pour les plans secrets d' l'expédition, pas pour prendre racine. Alors, j'en ai tellement plein l'ciboulot qu'j'vais battre cette de La Hire à son propre jeu! Sa manière d'insulter la p'tite dame, c'est d'la gnognote à côté d'mon effronterie naturelle!
Michel Simon crut bon de rajouter :
- Tu crois qu' c'est des gouines?
- Ma'me de La Hire est pas sapée en homme et l'autre, elle préfère les petiotes et s'met des frusques d'poupée! Peut-être ben qu'elles s'disputent les faveurs de la même mioche à gros nœuds-nœuds!
- Pendant qu' j'l' affronte, Symphorien, Louis et toi, vous allez jouer les fouille-merde dans les tiroirs de Ma'me d'Uzès!
- Dac! Mais j'te mets en garde! Qu'on se le dise!
- J'risque plus l'soufflet qu' l'encaissement de torgnoles, d'baffes et autres châtaignes! Après, dès qu'on aura trouvé les plans, on s'f'ra la belle avec! Advienne que pourra! Ordre de Daniel! »

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